Les travaux du 13e congrès de la Chabiba (jeunesse) du PJD avaient ce mercredi 9 aout, invité un thème intéressant et actuel: le renouvellement du discours islamique contemporain. Sur l’estrade, deux grandes figures: Abdelfattah Mourou et Ahmed Raïssouni.

Le second a tenu un discours académique. Raïssouni qui a été chef du MUR, matrice idéologique et réservoir du PJD, est actuellement vice-président de l’Association mondiale des ouléma musulmans, que préside Qaradawy. Il a sur quelques sujets de la vie sociale, des saillies et des interprétations libérales de l’Islam.

Le premier, Abdelfattah Mourou, est un cas. Il a évoqué un sujet qu’il connaît bien, qu’il pratique tous les jours, la relation entre le politique et le religieux pour un parti de gouvernement à référentiel islamique.

Bilingue parfait (français-arabe), avocat installé en Tunisie, fondateur du Mouvement de la tendance islamique devenu plus tard Ennahdha, vice-président de ce parti, 1er vice-président de l’actuel parlement tunisien, l’homme est une personnalité charismatique et séduisante. Il manie bien le verbe, il a son public. Surtout, il est comme on va le voir, le responsable du service après-vente du parti Ennahdha dans certains pays comme le Maroc ou les Etats-Unis.

Mourou vient au Maroc (2016 et 2017). Ghannouchi se rend fréquemment en Algérie: 7 fois en six ans, à chaque fois reçu par Bouteflika.

Comme on va le voir, Abdelfattah Mourou incarne le double visage du parti islamiste tunisien, Ennahdha. Il est l’alibi d’un islamisme présentable. Lui-même évoque un islamisme laïc.

Dans les pays comme le Maroc où l’ancrage islamique modéré est tenace et historique, où le champ religieux est géré par le Chef de l’Etat, il milite pour la séparation entre le politique et le religieux. Idem en Tunisie où la tradition bourguibienne de laïcité a plutôt tenu bon jusqu’à présent. Mais devant d’autres interlocuteurs, il a un langage différent, conquérant, comme on va le voir ci-après.

Le discours change en fonction du public

Début 2012, alors que l’assemblée constituante prend ses quartiers en Tunisie, le prédicateur Wajdi Ghoneim effectue une tournée dans le pays à l’invitation d’une association proche d’Ennahdha. De meeting en meeting, le prédicateur égyptien défenseur de l’excision, délivre un discours de plus en plus radical et hostile à une partie de la société tunisienne.

Devant les protestations des "ilmaniyine", organisées sous différentes formes, il a lancé l'expression "moutou bighaydhoukom" (crevez de rage!), qu'il lançait aux libéraux dans ses tournées et faisait répéter en choeur par les foules survoltées.

Levée de bouclier des ONG, artistes, activistes, démocrates. Ennahdha est sur la sellette, accusée de l’avoir invité. Rached Ghannouchi, président du parti tunisien, délègue son VRP Abdelfattah Mourou à la rencontre du cheikh égyptien qui venait d’annoncer son intention de s’installer en Tunisie.

Dans la villa où il réside, à Wajdi Ghoneim reçoit donc l’envoyé spécial du Cheikh, qui lui demande de faire profil bas et d'écourter son séjour.

La vidéo  (ci-dessous) est très longue, mais ce qui est intéressant, c'est le double langage de Mourou: "pour nous, cette génération est perdue; ce sont leurs enfants qui nous intéressent et que nous allons islamiser, par la culture, les médias, l'école...".

C’est cet homme qui, le mercredi à Fès, est venu défendre “un islam éclairé et une séparation poussée entre le politique et le religieux“.

Ce double langage est également celui de Rachd Ghannouchi son président. Celui-ci défend publiquement la rupture avec la prédication pour se consacrer à l’action politique. Mais regardez la vidéo ci-dessous. Il y reçoit un groupe de jeunes salafistes et leur explique qu'Ennahdha, malgré 37% des sièges à la constituante et malgré la primature, doit y aller progressivement et qu'il faut prendre son temps, que l'Etat est tenu par les "ilmaniyine" (laïcs) et qu'au final, ce qui compte, ce n'est pas le contenu d’une loi, mais la manière dont elle est appliquée.

A Fès, ce mercredi 9 aout, Abdelfattah Mourou a su trouver les mots pour électriser la jeunesse du PJD et il a eu droit à deux standing ovations.

Le discours qu’il a tenu tient à une séparation poussée entre le politique et le religieux. En matière politique, le Prophète a créé une forme d’organisation à Médine, sans laisser aucune directive, aucun testament de caractère politique.

Pour Mourou, il y a une historicité certaine des événements politiques et l’homme politique a toute la liberté d’effectuer des choix, de trouver des solutions, à condition qu’elles ne contreviennent pas aux constantes de l’Islam. Evidemment, il faut définir quelles sont les constantes, il le reconnaît lui-même. Et il faut savoir distinguer entre le licite et l’illicite.

Il ajoute que la situation sociale, politique et économique du monde, n’est pas celle de Chatibi ou de Ghazali. Aujourd’hui, il y a l’Etat national que les générations précédentes n’ont pas connu, ni même soupçonné. Mourou se présente comme un défenseur de l’Etat national, qui “a besoin de vous pour le protéger“.

Il estime que la politique est d’apparition récente et qu’elle est “une science et un art“. Les musulmans, reproche-t-il, ont négligé le politique ainsi que les sciences humaines. Il a fallu qu’un orientaliste découvre Ibn Khaldoun.

“Faites de la politique pour améliorer le quotidien des gens, ne soyez pas juges de leur conduite, de leurs actes, de leurs bikinis“.

Voilà en gros le discours délivré par Mourou. La question est la suivante : quel degré de sincérité peut-on lui accorder ? La question déborde le cadre étroit de sa personne, ou de la Tunisie. Elle concerne toute la mouvance frériste ou assimilée. C’est celle des intentions, du double discours et de la culture de la taquia (dissimulation).

Pour regarder les vidéos de Mourou à Fès: ici et ici.

Evolution réelle ou étapes vers le pouvoir?

Personne n'est capable de répondre à cette question, mais le doute est permis.

Les Fréristes, dans le sens le plus large du terme, sont passés par plusieurs étapes dont voici les principales:

1.   La naissance du Mouvement, fondé par Hasan El-Banna en 1928 puis son expansion en Egypte et à partir de l’Egypte dans le monde arabe, essentiellement en Orient.

2.  Les alliances avec des régimes en place ou avec les Etats-Unis, en vue de contrer la gauche qui avait le vent en poupe dans les années 50, 60 et 70. Les Frères musulmans n’ont eu aucun mal à s’inscrire dans la guerre froide, à chaque fois qu’ils y ont trouvé un intérêt pour lutter contre le communisme «athée».

3.  L’étape qui consiste à vouloir conquérir le pouvoir par la violence, à partir des années 80. Le recours à la violence est considéré comme légitime et surtout licite et les actions violentes se multiplient.

Au final, la plupart des mouvements issus ou apparentés aux Frères musulmans optent pour l’action politique et déposent les armes, car ils estiment que la voie militaire est sans issue. Quelques rares courants se radicaliseront et verseront dans le terrorisme; on les retrouve pour la plupart au sein d’Al-Qaida ou de Da’ech.

4.  En Egypte, au Koweit, en Jordanie, au Maroc, ils seront progressivement admis dans le paysage politique. Ils comprennent que seule l’action politique et en tous les cas pacifique peut leur donner une chance d’accéder au pouvoir.

C’est à partir de ce moment qu’ils commencent à user d’un langage politique moderneLeur lexique s’enrichit de termes jadis abhorrés: démocratie, volonté du peuple, souveraineté populaire, élections, égalité hommes-femmes (!), liberté.

Pour accéder au pouvoir, il est désormais indispensable de passer par un nouveau langage politique qu’ils ont adopté avec une étonnante facilité.

Ce vocabulaire nouveau est un moyen, pas une fin. La fin, c’est le pouvoir, pour imposer enfin le modèle de société rêvé, un modèle mythifié qui remonte loin dans le temps.

Ce sont ces islamistes-là, exténués par les batailles des décennies précédentes, cosmétiquement convertis à la modernité qui vont être élus à la faveur des printemps arabes.

Le double langage sera omniprésent car comme nous l’avons expliqué, l’adoption du langage moderne est un succédané, une opération cosmétique, un vernis.

Aujourd’hui, les fréristes sont dans la plupart des pays concernés en recul ou en perte de vitesse. Dans quelle mesure leur conversion à la démocratie, leur plaidoyer en faveur de la séparation de la prédication et du politique sont-elles sincères ?

Chaque lecteur se fera son opinion.

 

 

 

Comparez simplement les vidéos de Mourou à Fès avec celles de Mourou et de Ghannouchi à Tunis. 

 

 

 

 

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Les travaux du 13e congrès de la Chabiba (jeunesse) du PJD avaient ce mercredi 9 aout, invité un thème intéressant et actuel: le renouvellement du discours islamique contemporain. Sur l’estrade, deux grandes figures: Abdelfattah Mourou et Ahmed Raïssouni.

Le second a tenu un discours académique. Raïssouni qui a été chef du MUR, matrice idéologique et réservoir du PJD, est actuellement vice-président de l’Association mondiale des ouléma musulmans, que préside Qaradawy. Il a sur quelques sujets de la vie sociale, des saillies et des interprétations libérales de l’Islam.

Le premier, Abdelfattah Mourou, est un cas. Il a évoqué un sujet qu’il connaît bien, qu’il pratique tous les jours, la relation entre le politique et le religieux pour un parti de gouvernement à référentiel islamique.

Bilingue parfait (français-arabe), avocat installé en Tunisie, fondateur du Mouvement de la tendance islamique devenu plus tard Ennahdha, vice-président de ce parti, 1er vice-président de l’actuel parlement tunisien, l’homme est une personnalité charismatique et séduisante. Il manie bien le verbe, il a son public. Surtout, il est comme on va le voir, le responsable du service après-vente du parti Ennahdha dans certains pays comme le Maroc ou les Etats-Unis.

Mourou vient au Maroc (2016 et 2017). Ghannouchi se rend fréquemment en Algérie: 7 fois en six ans, à chaque fois reçu par Bouteflika.

Comme on va le voir, Abdelfattah Mourou incarne le double visage du parti islamiste tunisien, Ennahdha. Il est l’alibi d’un islamisme présentable. Lui-même évoque un islamisme laïc.

Dans les pays comme le Maroc où l’ancrage islamique modéré est tenace et historique, où le champ religieux est géré par le Chef de l’Etat, il milite pour la séparation entre le politique et le religieux. Idem en Tunisie où la tradition bourguibienne de laïcité a plutôt tenu bon jusqu’à présent. Mais devant d’autres interlocuteurs, il a un langage différent, conquérant, comme on va le voir ci-après.

Le discours change en fonction du public

Début 2012, alors que l’assemblée constituante prend ses quartiers en Tunisie, le prédicateur Wajdi Ghoneim effectue une tournée dans le pays à l’invitation d’une association proche d’Ennahdha. De meeting en meeting, le prédicateur égyptien défenseur de l’excision, délivre un discours de plus en plus radical et hostile à une partie de la société tunisienne.

Devant les protestations des "ilmaniyine", organisées sous différentes formes, il a lancé l'expression "moutou bighaydhoukom" (crevez de rage!), qu'il lançait aux libéraux dans ses tournées et faisait répéter en choeur par les foules survoltées.

Levée de bouclier des ONG, artistes, activistes, démocrates. Ennahdha est sur la sellette, accusée de l’avoir invité. Rached Ghannouchi, président du parti tunisien, délègue son VRP Abdelfattah Mourou à la rencontre du cheikh égyptien qui venait d’annoncer son intention de s’installer en Tunisie.

Dans la villa où il réside, à Wajdi Ghoneim reçoit donc l’envoyé spécial du Cheikh, qui lui demande de faire profil bas et d'écourter son séjour.

La vidéo  (ci-dessous) est très longue, mais ce qui est intéressant, c'est le double langage de Mourou: "pour nous, cette génération est perdue; ce sont leurs enfants qui nous intéressent et que nous allons islamiser, par la culture, les médias, l'école...".

C’est cet homme qui, le mercredi à Fès, est venu défendre “un islam éclairé et une séparation poussée entre le politique et le religieux“.

Ce double langage est également celui de Rachd Ghannouchi son président. Celui-ci défend publiquement la rupture avec la prédication pour se consacrer à l’action politique. Mais regardez la vidéo ci-dessous. Il y reçoit un groupe de jeunes salafistes et leur explique qu'Ennahdha, malgré 37% des sièges à la constituante et malgré la primature, doit y aller progressivement et qu'il faut prendre son temps, que l'Etat est tenu par les "ilmaniyine" (laïcs) et qu'au final, ce qui compte, ce n'est pas le contenu d’une loi, mais la manière dont elle est appliquée.

A Fès, ce mercredi 9 aout, Abdelfattah Mourou a su trouver les mots pour électriser la jeunesse du PJD et il a eu droit à deux standing ovations.

Le discours qu’il a tenu tient à une séparation poussée entre le politique et le religieux. En matière politique, le Prophète a créé une forme d’organisation à Médine, sans laisser aucune directive, aucun testament de caractère politique.

Pour Mourou, il y a une historicité certaine des événements politiques et l’homme politique a toute la liberté d’effectuer des choix, de trouver des solutions, à condition qu’elles ne contreviennent pas aux constantes de l’Islam. Evidemment, il faut définir quelles sont les constantes, il le reconnaît lui-même. Et il faut savoir distinguer entre le licite et l’illicite.

Il ajoute que la situation sociale, politique et économique du monde, n’est pas celle de Chatibi ou de Ghazali. Aujourd’hui, il y a l’Etat national que les générations précédentes n’ont pas connu, ni même soupçonné. Mourou se présente comme un défenseur de l’Etat national, qui “a besoin de vous pour le protéger“.

Il estime que la politique est d’apparition récente et qu’elle est “une science et un art“. Les musulmans, reproche-t-il, ont négligé le politique ainsi que les sciences humaines. Il a fallu qu’un orientaliste découvre Ibn Khaldoun.

“Faites de la politique pour améliorer le quotidien des gens, ne soyez pas juges de leur conduite, de leurs actes, de leurs bikinis“.

Voilà en gros le discours délivré par Mourou. La question est la suivante : quel degré de sincérité peut-on lui accorder ? La question déborde le cadre étroit de sa personne, ou de la Tunisie. Elle concerne toute la mouvance frériste ou assimilée. C’est celle des intentions, du double discours et de la culture de la taquia (dissimulation).

Pour regarder les vidéos de Mourou à Fès: ici et ici.

Evolution réelle ou étapes vers le pouvoir?

Personne n'est capable de répondre à cette question, mais le doute est permis.

Les Fréristes, dans le sens le plus large du terme, sont passés par plusieurs étapes dont voici les principales:

1.   La naissance du Mouvement, fondé par Hasan El-Banna en 1928 puis son expansion en Egypte et à partir de l’Egypte dans le monde arabe, essentiellement en Orient.

2.  Les alliances avec des régimes en place ou avec les Etats-Unis, en vue de contrer la gauche qui avait le vent en poupe dans les années 50, 60 et 70. Les Frères musulmans n’ont eu aucun mal à s’inscrire dans la guerre froide, à chaque fois qu’ils y ont trouvé un intérêt pour lutter contre le communisme «athée».

3.  L’étape qui consiste à vouloir conquérir le pouvoir par la violence, à partir des années 80. Le recours à la violence est considéré comme légitime et surtout licite et les actions violentes se multiplient.

Au final, la plupart des mouvements issus ou apparentés aux Frères musulmans optent pour l’action politique et déposent les armes, car ils estiment que la voie militaire est sans issue. Quelques rares courants se radicaliseront et verseront dans le terrorisme; on les retrouve pour la plupart au sein d’Al-Qaida ou de Da’ech.

4.  En Egypte, au Koweit, en Jordanie, au Maroc, ils seront progressivement admis dans le paysage politique. Ils comprennent que seule l’action politique et en tous les cas pacifique peut leur donner une chance d’accéder au pouvoir.

C’est à partir de ce moment qu’ils commencent à user d’un langage politique moderneLeur lexique s’enrichit de termes jadis abhorrés: démocratie, volonté du peuple, souveraineté populaire, élections, égalité hommes-femmes (!), liberté.

Pour accéder au pouvoir, il est désormais indispensable de passer par un nouveau langage politique qu’ils ont adopté avec une étonnante facilité.

Ce vocabulaire nouveau est un moyen, pas une fin. La fin, c’est le pouvoir, pour imposer enfin le modèle de société rêvé, un modèle mythifié qui remonte loin dans le temps.

Ce sont ces islamistes-là, exténués par les batailles des décennies précédentes, cosmétiquement convertis à la modernité qui vont être élus à la faveur des printemps arabes.

Le double langage sera omniprésent car comme nous l’avons expliqué, l’adoption du langage moderne est un succédané, une opération cosmétique, un vernis.

Aujourd’hui, les fréristes sont dans la plupart des pays concernés en recul ou en perte de vitesse. Dans quelle mesure leur conversion à la démocratie, leur plaidoyer en faveur de la séparation de la prédication et du politique sont-elles sincères ?

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