La Place du gouvernement à la Kasbah, où se trouve la primature, est barricadée depuis la révolution.

Le 30 JUNE 2019 à 04:32

Modifié le 10 JULY 2019 à 04:32

[TUNIS].- Ce jeudi 27 juin 2019 à Tunis, la chaleur est déjà écrasante aux premières heures de la matinée, annonçant l’arrivée d’un été caniculaire comme le sont les étés tunisois.

Tôt dans la matinée, le président Béji Caid Essebsi se sent très fatigué. Il demande lui-même à être transféré à l’hôpital militaire. Ce sera son second séjour dans cet établissement en moins d’une semaine. Dans un premier temps, l’info n’est pas divulguée et ce, dans l’attente du premier constat médical.

Vers 11H ce matin, intervient le premier événement public d'une journée qui sera dramatique. Une énorme explosion retentit dans le centre-ville de Tunis. Cela se passe à l’angle de l’avenue de France et de la rue Charles de Gaulle (photo), au cœur de la capitale, à 200 mètres de l’avenue Bourguiba.

C’est un kamikaze qui s’est fait sauter, tuant un jeune agent de la police municipale et blessant d’autres policiers ainsi que des passants.

Vers 11H30, un second kamikaze actionne sa ceinture explosive dans l’abord immédiat de la caserne Gorjani, un complexe sécuritaire anti-terroriste.

Au total, le bilan est de trois morts (le policier et les deux kamikazes) et de 8 blessés.

Le lieu exact de l'attentat (au premier plan), au croisement de l'avenue de France et de la rue Charles de Gaulle. (Photo Médias24)

Immédiatement, le centre-ville est bouclé. Plus tard dans la journée, le chef du gouvernement se fait filmer en remontant à pied l’avenue, suivi ensuite par le médiatique ministre du Tourisme René Trabelsi. L’objectif est de montrer que la situation est maîtrisée.
En octobre 2018, une femme s’était fait exploser sur l’avenue Bourguiba, sans faire d’autre victime qu’elle-même.

A la veille d’une saison touristique qui s’annonçait sous le signe de la reprise, notamment sur le marché émetteur français, l’inquiétude est de mise. Les Tunisiens sont d’une sensibilité à fleur de peau pour tout ce qui concerne l’image du pays sur le plan de la sécurité. En 2019, le pays espère accueillir 9 millions de touristes, un record absolu, grâce à l’efficacité anti-terroriste de leurs services et également à la forte dévaluation de la monnaie nationale qui rend la destination extrêmement compétitive.

Au moment où la Tunisie est sonnée par le double attentat, le chef de l’Etat dont les prérogatives recouvrent la sécurité et la défense, est hospitalisé à l’hôpital militaire. Il n’est pas opérationnel.

A la présidence, on sait que le moment est difficile et incertain. On sait également qu’en cette époque de réseaux sociaux, plus rien ne se cache. Garder le secret sur l’hospitalisation serait un pari. Si on l’annonce, ce sera un choc. Si on le cache et qu’il y a une fuite de l’information, ce sera pire. Les collaborateurs du président optent pour le moindre mal : diffuser un communiqué.

A 12h48 donc, la présidence diffuse son communiqué (ci-dessous) qui annonce un grave malaise du président suivi d’une hospitalisation. Au moins une agence internationale de presse annonce que BCE est dans un “état critique“. Dans le pays, c’est le choc. Tout le monde croit que le malaise a été provoqué par les attentats, alors qu’il les a précédés.

Les rumeurs les plus folles courent en Tunisie. On parle de tentative de coup d’Etat et de vacance de pouvoir.
La vacance de pouvoir est la hantise d’une grande partie des Tunisiens. En cas de vacance provisoire, l’intérim est assuré par le chef du gouvernement. En cas de vacance définitive, il est assuré par le président du Parlement (Assemblée des représentants du peuple, ou ARP). Mais dans les deux cas, et c’est là que se situe le problème, une réunion de la Cour constitutionnelle est indispensable.

Or, la Cour constitutionnelle prévue par la Constitution post-révolution, n’existe pas. Elle n’a jamais pu être installée et pour cause. Sur les huit membres théoriques, un seul a obtenu la confiance des partis représentés à l’ARP.

Pire : Mohamed Ennaceur, président de l’ARP, et à ce titre, troisième personnage de l’Etat, est lui aussi hospitalisé... depuis dix jours.

Comme cela se passe à chaque attentat, une réunion des présidents des groupes parlementaires (appelés blocs), est convoquée d’urgence à l’ARP. En l’absence du président, elle doit être dirigée par Abdelfattah Mourou, 1er vice-président et grande figure de parti à référentiel islamique Ennahdha.

Cette info semble confirmer les soupçons de tous ceux qui craignaient un coup d’Etat constitutionnel conduit par Ennahdha. Ils voyaient déjà Mourou prendre la tête de l’Etat, certes par intérim, et organiser les élections. La réunion d’urgence est interprétée comme une réunion destinée à décréter la vacance du pouvoir.

La réalité est plus grave: seul le président du Parlement peut assurer un intérim, pas le 1er vice-président. En d'autres termes, en cas de décès du chef de l'Etat et d'incapacité du président du Parlement, la vacance de pouvoir est totale et le pays serait dans l'impasse. Dans les couloirs du Parlement, pendant deux heures, les députés sont tous convaincus du décès du chef de l'Etat, annoncé par plusieurs "médias" locaux et étrangers.

Peu avant le démarrage de la réunion des groupes parlementaires, Mohamed Ennaceur débarque au Parlement. Sollicité par des ministres et parlementaires anti-Ennahdha, il a quitté à la va-vite sa clinique. Il est plus jeune que BCE, il a 85 ans. Ce dernier a 93 ans. Abdelfattah Mourou, lui, a 71 ans.

Ce vieillissement des principaux dirigeants est l’une des conséquences de la politique suivie par Benali qui avait anesthésié la politique et empêché l’émergence d’une élite capable de jouer un rôle. C’est l’un des problèmes énormes qui freine l’interminable transition politique actuelle.

Le même jour, la porte-parole de la présidence et le fils du chef de l’Etat font des déclarations apaisantes sur la santé du président. Le lendemain matin, la présidence annonce que le chef de l'Etat a pu s’entretenir au téléphone avec le ministre de la Défense au sujet de la situation sécuritaire. Le gouvernement annonce l’arrestation de 25 suspects dans le cadre de l’enquête sur les deux attentats.

La Tunisie vit une année électorale avec des législatives et une présidentielle. Ces élections feront l’objet du second volet de notre reportage.

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Tôt dans la matinée, le président Béji Caid Essebsi se sent très fatigué. Il demande lui-même à être transféré à l’hôpital militaire. Ce sera son second séjour dans cet établissement en moins d’une semaine. Dans un premier temps, l’info n’est pas divulguée et ce, dans l’attente du premier constat médical.

Vers 11H ce matin, intervient le premier événement public d'une journée qui sera dramatique. Une énorme explosion retentit dans le centre-ville de Tunis. Cela se passe à l’angle de l’avenue de France et de la rue Charles de Gaulle (photo), au cœur de la capitale, à 200 mètres de l’avenue Bourguiba.

C’est un kamikaze qui s’est fait sauter, tuant un jeune agent de la police municipale et blessant d’autres policiers ainsi que des passants.

Vers 11H30, un second kamikaze actionne sa ceinture explosive dans l’abord immédiat de la caserne Gorjani, un complexe sécuritaire anti-terroriste.

Au total, le bilan est de trois morts (le policier et les deux kamikazes) et de 8 blessés.

Le lieu exact de l'attentat (au premier plan), au croisement de l'avenue de France et de la rue Charles de Gaulle. (Photo Médias24)

Immédiatement, le centre-ville est bouclé. Plus tard dans la journée, le chef du gouvernement se fait filmer en remontant à pied l’avenue, suivi ensuite par le médiatique ministre du Tourisme René Trabelsi. L’objectif est de montrer que la situation est maîtrisée.
En octobre 2018, une femme s’était fait exploser sur l’avenue Bourguiba, sans faire d’autre victime qu’elle-même.

A la veille d’une saison touristique qui s’annonçait sous le signe de la reprise, notamment sur le marché émetteur français, l’inquiétude est de mise. Les Tunisiens sont d’une sensibilité à fleur de peau pour tout ce qui concerne l’image du pays sur le plan de la sécurité. En 2019, le pays espère accueillir 9 millions de touristes, un record absolu, grâce à l’efficacité anti-terroriste de leurs services et également à la forte dévaluation de la monnaie nationale qui rend la destination extrêmement compétitive.

Au moment où la Tunisie est sonnée par le double attentat, le chef de l’Etat dont les prérogatives recouvrent la sécurité et la défense, est hospitalisé à l’hôpital militaire. Il n’est pas opérationnel.

A la présidence, on sait que le moment est difficile et incertain. On sait également qu’en cette époque de réseaux sociaux, plus rien ne se cache. Garder le secret sur l’hospitalisation serait un pari. Si on l’annonce, ce sera un choc. Si on le cache et qu’il y a une fuite de l’information, ce sera pire. Les collaborateurs du président optent pour le moindre mal : diffuser un communiqué.

A 12h48 donc, la présidence diffuse son communiqué (ci-dessous) qui annonce un grave malaise du président suivi d’une hospitalisation. Au moins une agence internationale de presse annonce que BCE est dans un “état critique“. Dans le pays, c’est le choc. Tout le monde croit que le malaise a été provoqué par les attentats, alors qu’il les a précédés.

Les rumeurs les plus folles courent en Tunisie. On parle de tentative de coup d’Etat et de vacance de pouvoir.
La vacance de pouvoir est la hantise d’une grande partie des Tunisiens. En cas de vacance provisoire, l’intérim est assuré par le chef du gouvernement. En cas de vacance définitive, il est assuré par le président du Parlement (Assemblée des représentants du peuple, ou ARP). Mais dans les deux cas, et c’est là que se situe le problème, une réunion de la Cour constitutionnelle est indispensable.

Or, la Cour constitutionnelle prévue par la Constitution post-révolution, n’existe pas. Elle n’a jamais pu être installée et pour cause. Sur les huit membres théoriques, un seul a obtenu la confiance des partis représentés à l’ARP.

Pire : Mohamed Ennaceur, président de l’ARP, et à ce titre, troisième personnage de l’Etat, est lui aussi hospitalisé... depuis dix jours.

Comme cela se passe à chaque attentat, une réunion des présidents des groupes parlementaires (appelés blocs), est convoquée d’urgence à l’ARP. En l’absence du président, elle doit être dirigée par Abdelfattah Mourou, 1er vice-président et grande figure de parti à référentiel islamique Ennahdha.

Cette info semble confirmer les soupçons de tous ceux qui craignaient un coup d’Etat constitutionnel conduit par Ennahdha. Ils voyaient déjà Mourou prendre la tête de l’Etat, certes par intérim, et organiser les élections. La réunion d’urgence est interprétée comme une réunion destinée à décréter la vacance du pouvoir.

La réalité est plus grave: seul le président du Parlement peut assurer un intérim, pas le 1er vice-président. En d'autres termes, en cas de décès du chef de l'Etat et d'incapacité du président du Parlement, la vacance de pouvoir est totale et le pays serait dans l'impasse. Dans les couloirs du Parlement, pendant deux heures, les députés sont tous convaincus du décès du chef de l'Etat, annoncé par plusieurs "médias" locaux et étrangers.

Peu avant le démarrage de la réunion des groupes parlementaires, Mohamed Ennaceur débarque au Parlement. Sollicité par des ministres et parlementaires anti-Ennahdha, il a quitté à la va-vite sa clinique. Il est plus jeune que BCE, il a 85 ans. Ce dernier a 93 ans. Abdelfattah Mourou, lui, a 71 ans.

Ce vieillissement des principaux dirigeants est l’une des conséquences de la politique suivie par Benali qui avait anesthésié la politique et empêché l’émergence d’une élite capable de jouer un rôle. C’est l’un des problèmes énormes qui freine l’interminable transition politique actuelle.

Le même jour, la porte-parole de la présidence et le fils du chef de l’Etat font des déclarations apaisantes sur la santé du président. Le lendemain matin, la présidence annonce que le chef de l'Etat a pu s’entretenir au téléphone avec le ministre de la Défense au sujet de la situation sécuritaire. Le gouvernement annonce l’arrestation de 25 suspects dans le cadre de l’enquête sur les deux attentats.

La Tunisie vit une année électorale avec des législatives et une présidentielle. Ces élections feront l’objet du second volet de notre reportage.

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