Enquête. L’affaire Drapor: sable, saga et milliards

EXCLUSIF. Riche en rebondissements, l’affaire Drapor est loin d’être un simple procès managérial ou familial. Ses zones d’ombres et ses antagonistes en font un procès mystérieux. Dans cette 1ère partie, Médias 24 vous propose une reconstitution du procès. Notre enquête commence ici.

Enquête. L’affaire Drapor: sable, saga et milliards

Le 18 octobre 2014 à 10h24

Modifié 27 avril 2021 à 23h17

EXCLUSIF. Riche en rebondissements, l’affaire Drapor est loin d’être un simple procès managérial ou familial. Ses zones d’ombres et ses antagonistes en font un procès mystérieux. Dans cette 1ère partie, Médias 24 vous propose une reconstitution du procès. Notre enquête commence ici.

C’est une longue histoire qui est en train de se terminer, visiblement en queue de poisson. Lahcen Jakhoukh, 67 ans, est aujourd’hui à la tête de l’une des plus importantes fortunes… du Gabon. L’homme a émigré très jeune vers ce pays pour y travailler comme ouvrier mécanicien.

Avec un bac en mécanique comme seul diplôme, cet autodidacte a réussi à gravir les échelons de la société gabonaise et faire de son entreprise d’acconage, de transport et de manutention (Satram), l’une des holdings les plus imposantes du pays des Bongo. Satram, dont il détient 50%, est devenue au fil du temps un “champion national” gabonais, accaparant les marchés publics de génie civil et de presque tous les moyens de transport. Gabonais de nationalité, il élève sa famille au pays d’Omar Bongo, duquel il était d’ailleurs très proche.

 

Les Jakhoukh, père et fils.

Mais toute ascension a une fin. A la fin de sa vie, Omar Bongo laissa plus de pouvoir à son fils, Ali. Ce dernier, promis à la succession de son père, voulait une nouvelle élite pour l’entourer. Sous le signe de la gabonisation des fortunes du pays, Ali Bongo a rompu avec les relations de son père. Lahcen Jakoukh en faisait partie.

Clairvoyant, le père Jakhoukh a décidé donc de transférer une partie de ses capitaux au Maroc.

 

>Où Drapor rencontre Jakhoukh.

C’était en 2007 et ça ne pouvait mieux tomber, car l’Etat marocain souhaitait se défaire de son entreprise de dragage des ports, Drapor. Pile-poil le domaine de prédilection des Jakhoukh. La privatisation a lieu et l’Etat empoche de chez le patron de Satram la somme de 327 MDH.

 

>Les débuts marocains

Entouré de ses deux hommes de confiance qui l’accompagnaient au Gabon (Mohamed Ait Ben Ali, à qui il délèguera sa signature et le pouvoir de gestion de ses affaires, et Abdelbar Marouazi, son juriste attitré), Jakhoukh se reposera sur son top management pour gérer les affaires marocaines.

Son fils, Tarik Jakhoukh, fraîchement diplômé des Etats-Unis, rentre au bercail, et est aussi paré à l’aventure Drapor, qui s’avèrera fructueuse.

Ainsi il ressort d’une correspondance adressée au Ministre des finances et de la privatisation de l’époque, Fathallah Oualalou, et dont Médias 24 détient une copie, que SATRAM désire intéresser son top management dans le capital de Drapor en cédant à Lahcen Jakhoukh, en tant que personne physique, 10%, à Bachiri Mohamed (président de directoire) 10%, ainsi que 8% à Ait Ben Ali et 5% à Marouazi.

Cette lettre signée par le Président du conseil de surveillance, Ait Ben Ali, a eu l’approbation du ministre et par la suite Lahcen Jakhoukh, en tant que mandataire de SATRAM, en a signé les bulletins de transfert.

De 2007 à fin 2008, Bachiri Mohamed occupe le poste de président de directoire. Pendant cette période, avec l’accord de Ait Ben Ali, Bachiri transforme l’entreprise en holding, avec 3 filiales. Ainsi, Groupe Drapor World (GDW) naît. Filiale de Satram Marine, l’instrument d’investissement marocain de Lahcen Jakhoukh, GDW sera la maison-mère:

–       De Drapor qui se chargera du dragage des ports,

–       de Rimal, qui commercialisera les sables extraits par les activités de dragage,

–       ainsi que de Medocéan, entreprise d’études océaniques.

 

Sous la présidence de Bachiri Mohamed, le chiffre d’affaires de Drapor avant cette filialisation était de 199 MDH en 2007 et 227 MDH en 2008.

En février 2009, à l’instauration du système des filiales, le Conseil de Surveillance qui compte Ait Ben Ali et Bachiri cède la présidence de la filiale Drapor à Abdelbar Marouazi, la filiale Rimal est confiée à Hassan Jai et Medocean à Houssein Kanit. Ces filiales ont pour rôle de se concentrer sur le volet technique et opérationnel, pour laisser les missions support à une holding, présidée par Jakhoukh Junior.

 

>Résultats négatifs, expertise, plainte

Les bonnes performances de ces entreprises se poursuivront jusqu’en 2011, où le chiffre d’affaires de Drapor connaîtra une inflexion, passant de 384 MDH à 323 MDH. Le résultat net se creusera également, et devient négatif en 2011.

Informé des difficultés financières du business dont il est le président du conseil de surveillance, Lahcen Jakhoukh décide alors de mener son enquête. A la connaissance des conclusions de celle-ci, il décide de porter plainte. On est à la fin 2012.

Basée sur des dénonciations d’anciens collaborateurs de Drapor World, la plainte a été présentée au procureur du TPI de Casablanca en dénonçant des actes présumés d’escroquerie, de faux et usage de faux, d’abus de confiance et de dilapidation des biens de la société précitée.

>Les griefs…

La plainte engage la responsabilité de presque tout le top management de l’entreprise et de ses filiales.

Parmi les accusés, Tarik Jakhoukh, le fils de Lahcen, également son associé dans toutes ses affaires au Maroc. Tarik est surtout président du conseil d’administration de Drapor World. Les accusations sont également dirigées contre l’épouse de Lahcen Jakhoukh, le frère de celle-ci, qui eux, n’ont pourtant aucun lien juridique avec Drapor.

Pour appuyer ses accusations, Lahcen Jakhoukh avait fait appel à un cabinet d’audit et d’expertise comptable domicilié en France, SEGEC,qui travaille habituellement pour une société de droit français, détenue par Lahcen Jakhoukh, ‘’FIT’’.

A la lecture de la plainte, basée sur le rapport de cet audit  du cabinet SEGEC,les accusations sont lourdes et dépassent le ressort du droit des sociétés. Elles relèvent même du pénal.

Tarik Jakhoukh et Abdelbar Marouazi sont alors accusés d’avoir créé deux entreprises: Portrans et Drapor Côte d’Ivoire, l’une financée avec les propres garanties de Drapor, et dont la filiale RIMAL est (selon la plainte) l’unique cliente, et l’autre censée lui “détourner” des clients et donc lui faire concurrence.

L’une comme l’autre ne sont, selon le plaignant, que des techniques employées pour générer de la marge sur le compte de l’entreprise que Jakhoukh Juniordirige. Toujours selon le rapport SEGEC et la plainte, Abdelbar Marouazi, président du Directoire de Drapor, a reçu un chèque barré et non endossable de 8,83 MDH, signé de la main de Tarik Jakhoukh, sans motif valable.

Le directeur du système d’information, un autre Mohamed Bachiri, est également accusé d’avoir volontairement détruit les données administratives et financières, afin d’effacer les traces des fraudes dont lui et les autres prévenus sont les auteurs selon la plainte.

Par ailleurs, le plaignant reproche aux accusés de s’être accordé des augmentations substantielles de leurs salaires, ainsi que des prêts et des billets d’avion pour des déplacements personnels.

Enfin, le plaignant reproche aux dirigeants de la filiale Medocean de transférer du matériel à l’étranger à des fins personnelles. Dans ce cas, la plainte donne l’exemple de deux marchés l’un réalisé en Mauritanie et l’autre au Sénégal.

Tout cela, conclut la plainte, a fait que les performances opérationnelles de Drapor et ses trois filiales (GDW, Rimal et Médocéan) se sont dégradées.

 

>Un audit controversé…

La plainte a été déposée le 6 décembre 2012 au bureau du procureur de la chambre correctionnelle du tribunal de première instance de Casablanca, Omar Touhami. Ce dernier ordonnera, le 27 décembre, et sans avoir mené aucune audition des accusés, l’interdiction de quitter le territoire à l’encontre de Tarik Jakhoukh, Abdelbar Marouazi, Mohamed Bachiri et 6 autres membres du top management du groupe.

Il ordonnera par la suite une enquête policière approfondie à la brigade de police judiciaire de la préfecture de police de Casablanca.

Après deux auditions devant le procureur M. El Messoudi, ce dernier constate que le rapport SEGEC qui a servi de base aux accusations contient plusieurs inexactitudes et émet des doutes sur la fiabilité des conclusions. M. Messoudi ordonnera alors une expertise judiciaire avec pour principale mission de s’assurer de la véracité des conclusions du rapport SEGEC. L’audit a été confié à l’expert comptable Mohamed Kabbaj.

S’il confirmera certaines des conclusions du rapport Segec, le rapport Kabbaj en nuancera certaines et blanchira les accusés quant à d’autres.

Ainsi, le cabinet considèrera les hausses des salaires comme correspondant aux dispositions statutaires prévues par le groupe.

Sur les affaires d’absence de facturation ou de traçabilité de transactions liées à la commercialisation du sable extrait, il corrigera certaines données issues de rapprochements bancaires effectués par Segec et ne concluera pas qu’il y a détournement de fonds, mais plutôt de la mauvaise gestion étroitement liée à l’opacité d’un secteur comme celui du sable.

Pour la filiale Medocean, il s’appuiera sur la preuve apportée par les dirigeants accusés et conclura que les deux marchés réalisés en Mauritanie et au Sénégal ont été encaissés par Medocéan Maroc, le chiffre d’affaires n’ayant pas fait l’objet de détournement.

Pour cette filiale, il retient uniquement qu’un bon de caisse de 17.000 DH n’a pas été justifié, mais inscrit dans les pièces comptables, ce qui suppose qu’il n’y a pas eu escroquerie.

Quant au chèque de 8,83 MDH encaissé par Abdelbar Marouazi, l’expert précise qu’il a fait l’objet d’une transaction pour la cession des 10% cédé par SATRAM Gabon à Mohamed Bachiri. Ce dernier ayant quitté la direction de Drapor, il a préféré céder ces actions pour se concentrer sur ses propres affaires.

Selon l’expert Kabaj, la cession des actions de Bachiri à Marouazi même si elle a été autorisée par un PV du conseil de surveillance, autorisation signée par Ait Ben Ali Mohamed, est une opération infondée juridiquement puisque Bachiri Mohamed ne détiendrait qu’une action à Drapor et non les 10% prétendus dans le document présenté.

Contacté par Médias 24, l’un des prévenus nous a éclairés sur ce chèque de 8,83MDH. «Cet ordre a été donné par Lahcen Jakhoukh, et c’est Ait Ben Ali qui a signé.»

Des documents obtenus par  Médias 24 mentionnent cette somme comme la contre-partie perçue par Bachiri suite à la cession par ses soins de 10% du capital.  Curieusement, ces documents n’ont pas été pris en compte ni dans le rapport Kabbaj, ni dans le rapport du juge d’instruction qui sera demandé par la suite.

 

 

Le rapport Kabbaj explique également que le nouveau management, installé par Lahcen Jakhoukh, n’a pas été coopératif avec les auditeurs judiciaires et n’a pas fourni toutes les données lui permettant de mener à bien son enquête sur certaines parties.

Sur les performances opérationnelles et la dégradation de la santé financière du groupe, un membre de l’ancien management nous a expliqué cette évolution par des marchés publics remportés et qui se sont avérés trop coûteux: «Bachiri avait soumissionné pour la construction du 3ème terminal à conteneurs du port de Casablanca, afin d’assurer à Drapor une nouvelle spécialité et éliminer toute concurrence étrangère. Il propose un prix de déroctage très bas: 157 DH/ m2, pour atteindre une profondeur de 14 mètres. En 2011, année de fin du contrat, l’intervention de sous-traitants étrangers était nécessaire, et ceux-ci pratiquaient des tarifs d’exécution bien supérieurs au prix de départ contracté pour obtenir de la marge sur ce marché.»

Notre source ajoute: «De plus, Bachiri avait convaincu le gouvernement de signer une convention d’investissement avec Rimal, où celle-ci allait acquérir deux dragues à 200 MDH l’une, contre l’obtention d’agréments d’exploitation de sable pourtant promis par un ministre. Sauf que le gouvernement n’avait pas tenu ses promesses» et d’ajouter «nous aurions pu ne pas acheter ces dragues et les louer, mais ces acquisitions avaient fortement affecté le résultat de l’année 2011 ». 

 

>Le faux enquêteur

Un an après, Tarik Jakhoukh découvre, selon une plainte qu’il va déposer, que l’audit informatique n’a pas été menée directement par Segec, mais par un sous-traitant de celle-ci: Prodigium, une entreprise domiciliée à Taroudant, et qui venait à peine d’être créée.

Le gérant de cette entreprise s’est présenté en tant qu’auditeur de Segec et a obtenu tous les codes d’accès des serveurs internes.Selon nos sources, le dénommé Abderafia Dahane a été présenté à l’entreprise par Ahmed Mimouni- fraîchement promu directeur financier et administratif-  à travers une lettre signée de Lahcen Jakhoukh, précisant qu’il faisait partie du pôle informatique du cabinet SEGEC

Tarik Jakhoukh a donc déposé une plainte contre Abderafia Dahane auprès du procureur de Taroudant. Abderrafia Dahane confiera à la police judiciaire, au procureur et au juge d’instruction qu’il a été envoyé par un certain Mustapha Aziz. Il ressort de l’enquête policière que le gérant de Prodigium (Abderrafia Dahane) travaillait également dans Roudana Finance, une entreprise détenue par ce même Mustapha Aziz. Le juge d’instruction du tribunal d’Agadir ordonnera la poursuite en état de liberté du faux auditeur.

Le juge d’instruction du tribunal de première instance de Casablanca ordonnera de son côté, la détention de Tariq Jakhoukh et de deux autres, et la poursuite des autres prévenus en état de liberté.

>Le mystérieux Mustapha Aziz
S’il n’a été cité que peu de fois et d’une manière marginale dans les procès-verbaux et les autres documents judiciaires, Mustapha Aziz a, selon des témoignages recueillis par Médias 24, accompagné l’affaire du début jusque-là. Il est, selon nos sources, l’homme qui murmure à l’oreille de Lahcen Jakhoukh.

De nationalité ivoirienne, ce natif de Taroudant est bien connu des milieux des renseignements français et ceux d’Afrique de l’ouest. A la chute du président Laurent Gbagbo, l’Union européenne décidera de geler les comptes de 30 personnes proches de la junte ivoirienne, dont Mustapha Aziz qui est accusé par l’U.E d’actes d’incitation à la haine et la violence.

Ce personnage qui fait l’objet d’accusations invérifiables dans des journaux étrangers, a approché Lahcen Jakhoukh en 2009/2010 au Gabon. A son retour au Maroc, il crée un think tank qu’il mobilisera pour la cause marocaine du Sahara. Selon les témoignages recueillis auprès de la famille Jakhoukh, il était quasiment impossible de parler directement à Lahcen Jakhoukh, sans passer par son intermédiaire omniprésent, Mustapha Aziz.
Il y a deux semaines Mustapha Aziz a organisé une conférence de presse dans les locaux de Drapor, en se présentant comme le président-directeur général par procuration de la société. Tout en réitérant les accusations à l’encontre des prévenus, il s’est vendu auprès de la presse comme le sauveur des affaires Jakhoukh. Pendant ce temps-là, Lahcen Jakhoukh, gravement malade, selon la famille, est alité dans une clinique à Paris sans que les siens sachent où il se trouve exactement.

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