Cannabis : Au Parlement, la parole se libère, un tabou tombe, une véritable révolution

Journée mémorable à la Chambre des représentants, grâce au débat sur l'usage légal du cannabis; un débat sans langue de bois, décomplexé, libéré, sans tabous, où des députés appelaient les choses par leur nom.

Cannabis : Au Parlement, la parole se libère, un tabou tombe, une véritable révolution

Le 4 mai 2021 à 11h11

Modifié 4 mai 2021 à 13h11

Journée mémorable à la Chambre des représentants, grâce au débat sur l'usage légal du cannabis; un débat sans langue de bois, décomplexé, libéré, sans tabous, où des députés appelaient les choses par leur nom.

C’est un jour que l’on peut qualifier d’historique qu’a vécu le Parlement mercredi 24 avril. Discutant du projet de loi sur le cannabis au sein de la Commission de l’Intérieur, les députés de la nation ont montré un visage nouveau, et ont tout déballé sur ce sujet ultra-sensible dans un langage décomplexé, libéré, sans tabous, et en darija. Le résultat : six heures de débats passionnants, instructifs, et quelquefois très marrants. Une véritable révolution…

Une date qui constitue une rupture, un tournant, une véritable (r) évolution dans le traitement de sujets sociétaux complexes, tabous, qui restaient jusque-là l’apanage d’une certaine élite de gauche, progressiste, moderniste et que l’on croyait isolée, très minoritaire.

Ce jour-là, la Commission présidée par la star montante du PAM, Hicham El Mhajri, en présence du ministre de l’Intérieur Abdelouafi Laftit, de cadres du ministère, et des représentants des différents groupes parlementaires, a connu un débat inédit, que ce soit dans la forme ou dans le fond.

Sujet du jour : le projet de loi relatif à l’usage légal du cannabis. Un sujet extrêmement sensible, discuté en plein Ramadan, mais qui n’a pas empêché les députés, ainsi que le ministre de l’Intérieur, de tout déballer, dans un ton frais, libre, décomplexé, sans la langue de bois habituelle des séances parlementaires, et en darija…

Une véritable bouffée d’air frais, où un tabou, on peut le dire, a été cassé une fois pour toutes. Et où les députés de la nation, que l’on critique souvent pour leur conservatisme, leur déconnexion des réalités du pays, et leur langage barbant, assommant, se sont libérés de toute contrainte, appelant les choses par leurs noms, décrivant la réalité de la société telle qu’elle est, avec des mots et des expressions qu’utilisent tous les Marocains.

Quand le Khardala, le Sebssi et l’beyda font leur entrée à l’hémicycle

Au Parlement, ce jour-là, on parlait de Kif, de Sebssi, qui doivent selon des députés être reconnus comme patrimoine culturel du Maroc et de la Région du Nord.

Les mots Khardala, Hchiwcha, Tekyaf, Kharkhacha, L’guouza, Tebwiqa, Mikyafa… que l’on n’entend que dans la rue, ont fait leur entrée dans l’hémicycle, générant des situations marrantes, des fous rires dans la salle, que même le très sérieux ministre de l’Intérieur ne s’est pas empêché de suivre, visiblement enchanté de voir les députés de la nation parler un vocabulaire qu’il doit bien connaître de par sa fonction et ses origines du nord.

Une séance où tout a été dit. Et rien n’a été caché, dissimulé. Où un Noureddine Madiane, de l’Istiqlal, un parti réputé conservateur, défendait farouchement le Kif, le Sebssi, lançant à ses adversaires du PJD, dans une saillie qui restera dans les annales que « celui qui fume ne commet jamais de crime, mais devient zen et va généralement dormir, contrairement à ceux qui consomment le Qarqoubi, L’bayda (la Cocaïne), l’héroïne, les vrais drogues auxquelles il faut s’attaquer », citant « le cas de seniors du Rif de 90 ans et plus, qui vivent en bonne santé, alors qu’ils ont fumé toute leur vie et continuent de le faire ».

Nourdin Madiane, Istiqlal :

« Le Kif est notre or vert, et celui qui fume ne commet pas de crimes, mais devient zen »

Répondant aux critiques moralistes des islamistes du PJD, restés isolés politiquement dans cette affaire comme dans celle du quotient électoral, le député Istiqlalien les a invités, dans une belle parade politico-humoristique à interdire également les cultures de l’orge, des raisins et du Kermouss parce qu’ils sont à la base de la production de la bière, du vin et de la mahia…

Et ceci n’est qu’un exemple parmi d’autres de cette liberté de ton qui s’est invitée par surprise au Parlement, cassant un vieux tabou social et légal et poussant tous les parlementaires à dire que « le Maroc vit un jour historique, inédit, car on parle enfin de la réalité de notre pays ».

Un projet de loi et un débat qui créent une rupture avec le passé

Et c’était véritablement un jour historique, comme le déclare à l’assistance le député FGD Omar Balafrej, qui a exprimé dans sa prise de parole sa grande satisfaction de voir ce genre de sujets discutés au Parlement, de voir des tabous tomber cassant la schizophrénie ambiante de la société marocaine.

« Un pays n’est fort que par sa capacité à créer des ruptures. Et ce projet de loi, même s’il me laisse sur ma faim, ouvre des horizons qui mènent vers des ruptures pour ce pays. On ne peut se développer comme nation qu’à travers des lois qui s’adaptent à la réalité. La législation doit suivre la société, et on ne doit plus vivre avec des citoyens hors la loi (terme emprunté au mouvement qui défend la suppression de l’article 490 incriminant les relations sexuelles hors mariage, ndlr). Quand une loi n’est plus adaptée à la réalité et au quotidien des Marocains, il faut la changer. C’est comme cela que l’on peut sortir de la schizophrénie sociale et entrer une nouvelle ère… », plaide le député FGD.

Omar Balafrej, FGD :

« Le cannabis est venu avec les Arabes au 1er siècle de l’hégire, pas de l’Occident »

Là aussi, face à la ligne d’opposition du PJD, axée essentiellement sur la morale, la religion de l’Etat, les tentatives d’occidentalisation et de laïcisation de la société marocaine, Balafrej sort un argument qui fera rire la salle et le ministre de l’Intérieur.

« Si on appelle le Kif le chanvre indien (Al Qinnab Al Hindi), c’est parce ce que ce sont les Arabes qui l’ont amené au Maroc au 1er siècle de l’hégire. Et non l’occident », lance-t-il au groupe parlementaire du PJD, dont certains députés ont fait un plaidoyer religieux et moraliste contre la modernité, l’occident et ses « valeurs destructrices ».

Le kif, le discours moralisateur des islamistes et les traditions de nos grands-mères

« Nous sommes surpris de voir que seul le Maroc a voté en faveur de la résolution de l’OMS et de l’ONU relative à la suppression du cannabis du tableau des drogues. C’est le seul pays arabo-musulman à faire ça. On ne comprend pas pourquoi », a lancé par exemple un député Pjdiste, avant que des députés de la salle ne lui signalent que même la Turquie a voté « POUR », faisant éclater un nouveau fou rire dans l’assistance et mettant le député Pjdiste dans une gêne qu’il n’a su cacher, le pays d’Erdogan étant une des références idéologiques et un exemple à suivre pour nos islamistes marocains.

Le PJD ne s’en cache pas d’ailleurs et l’a exprimé de manière directe.

Ce projet de loi, qui selon lui est tombé du ciel, et que l’Etat veut faire adopter coûte que coûte alors que d’autres projets de lois stratégiques sont en suspens, est « contraire aux valeurs de l’Islam et de la société marocaine. Et qu’il a des visées cachées : « Vous voulez nous faire un remake de la loi sur la consommation sur l’alcool. La loi dit que seuls les Nssaras (les non musulmans) peuvent l’acheter, le consommer. Or, aujourd’hui, ce sont essentiellement les musulmans qui le consomment, sans réaction de l’Etat et des autorités. C’est le même coup que vous voulez nous faire aujourd’hui : légaliser le cannabis pour des prétendus usages thérapeutiques qui ne sont prouvés par aucune étude, pour que demain on retrouve le kif et L’hchich dans les bureaux de tabac », estime un des représentants de la formation islamiste.

Abdelouafi Laftit, ministre de l’Intérieur :

« Je défie quiconque de me prouver que ce projet a une relation avec les élections »

Des arguments auxquels plusieurs députés, de différents groupes parlementaires, ont attaqué, accusant le PJD d’instrumentaliser la religion dans un débat purement légal, scientifique, et socio-économique. Et leur rappelant les vieilles traditions marocaines dans l’usage du cannabis.

« Quand les enfants étaient atteints de Chemm (une maladie de la petite enfance), nos mères cherchaient des sbayssiya (fumeurs de Kif) pour souffler sur eux. Et ça les guérissait. Avant l’apparition des dentistes, quand les Marocains se faisaient enlever les dents dans les souks par le Koullab, c’est le kif encore une fois qui étaient utilisé comme anesthésiant », rétorque l’Usfpéiste Jamal Benchekroun, produisant un nouvel éclat de rire dans la salle.

Jamal Benchekroun, USFP :

« Nos mères nous soignaient avec le Kif… »

« Et si vous voulez interdire le kif, pourquoi n’allez-vous pas interdire la Kharkhacha, une drogue qui se vend chez les 3attara et que nos mères et grands-mères utilisaient pour faire endormir les enfants.  Ou encore L’guouza, autre drogue que l’on trouve sur les marchés, qu’on utilise dans Sellou, le Slilou de Ramadan qu’on mange tous ces jours-ci. Arrêtez avec votre hypocrisie, rangez vos arguments moralistes et laissez les Marocains vivre… », poursuit dans son plaidoyer le député socialiste.

Des exemples de cette parole décomplexée, libre, avec un langage du peuple qui reflète la réalité profonde de notre société, il y en a à la pelle dans cette séance parlementaire, où l’on se sent après près de 6 heures de débats, soulagés, apaisés, comme sortant d’une thérapie de groupe où toutes les choses cachées, enfouies, ont été déballées d’un seul coup.

Des débats capables de recréer la confiance entre les citoyens et la politique

On critique beaucoup les parlementaires quand il le faut. On les taxe d’être déconnectés de la réalité du pays, du quotidien des Marocains. Mais les députés ont prouvé, durant cette « séance du cannabis », que cette institution peut porter des sujets sociétaux sensibles, les discuter sans censure ou autocensure, casser des tabous dans un langage populaire que tous les citoyens , quel que soit leur niveau d’instruction, peuvent comprendre et saisir.

A quelques mois des élections législatives, cette séance du 24 avril donne de l’espoir. L’espoir de voir le Parlement continuer sur cette lancée, casser d’autres tabous qui persistent encore dans notre société, en finir avec la schizophrénie sociétale et légale qui touche de nombreux sujets; comme les histoires de filiation parentales, les relations sexuelles hors mariage, l’avortement; l’égalité dans l’héritage et la liste est bien longue…

S’il y a une définition du progrès, c’est bien celle-là : un législateur qui fait des lois en phase avec sa société, celle qui vit en 2021, pas celle des premiers siècles de l’hégire…

Ce genre de débats audacieux, c’est aussi le meilleur moyen de réconcilier les citoyens avec la politique, sortir de la défiance populaire vis-à-vis des institutions, une des grandes problématiques actuelles de notre pays qui empêche toute évolution démocratique et limite toute possibilité de développement.

Et c’est ce qui poussera fort probablement les courants modernistes au sein de l’Etat à être encore plus audacieux, à ne pas s’autocensurer, à prendre de nouvelles initiatives pour faire évoluer les mentalités. Car cette séance a montré que cette institution que l’on croyait sclérosée, conservatrice, était beaucoup plus ouverte sur certains sujets de société ultra-sensibles. Du moins dans sa majorité, puisque dans ce débat sur le cannabis, seul le PJD, dans un contre sens politique totalement ubuesque, jouait à l’opposition se faisant le défenseur de l’éthique et de la morale. Une morale qui s’est révélée avec ce débat être déphasée de ce que pensent la majorité des Marocains, à travers leurs représentants, et a révélé son côté importé, ou du moins pas très local…

Mustapha Lhaya, PJD :

« Vous ne prenez de la modernité que les valeurs immorales et les calamités »

Totalement isolé, le parti du Chef du gouvernement, qui a pourtant fait valider le projet de loi en Conseil de gouvernement et l’a transmis au Parlement pour adoption, a donné au grand public une belle démonstration de la réduction de sa marge politique (au sein même de sa majorité) et de la portée de son discours. Et a surtout montré sa méconnaissance des réalités du terrain, notamment les souffrances de la région du Rif, les pratiques d’une certaine frange de la société, et qu’il est en déphasage avec les aspirations d’une bonne partie des Marocains qui veulent visiblement, comme le montrent les positions courageuses et audacieuses de l’écrasante majorité de leurs représentants à la première chambre, en finir avec les doubles discours et la schizophrénie sociétale et légale.

Hicham El Mhajri, PAM :

« Vous acceptez l’argent des cigarettes, de la bière et de l’alcool et vous refusez celui du Kif »

Espérons juste que cette séance ne soit pas un exercice isolé dans le temps,une sorte d’exception imposée par l’urgence du moment et l’agenda étatique d’en finir avec la situation aberrante du Rif. Et qu’elle soit, comme l’ont souhaité à juste titre plusieurs députés de la nation, le début d’une nouvelle ère, d’une nouvelle page, où rien ne sera plus caché, tu, et où les institutions constitutionnelles, le Parlement à leur tête, n’hésiteront plus à s’emparer des vraies problématiques sociétales du pays, les discuter, les débattre, dans un esprit de dialogue sain, démocratique, sans le moindre tabou. Et que la majorité gagne…

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