Cerner et développer la classe moyenne, un casse-tête marocain

Dans une étude sur la classe moyenne au Maroc, le CESE a démontré combien il est difficile de cerner cette population, au vu de l'absence d’une méthode fiable pour calculer le nombre de personnes faisant partie de cette couche sociale. Une étude où il recommande de revoir tout le système statistique de classification des couches moyennes et propose des pistes de politiques publiques pour développer cette classe. Synthèse.

Ahmed Reda Chami, président du CESE

Cerner et développer la classe moyenne, un casse-tête marocain

Le 20 mai 2021 à 19h53

Modifié 21 mai 2021 à 9h12

Dans une étude sur la classe moyenne au Maroc, le CESE a démontré combien il est difficile de cerner cette population, au vu de l'absence d’une méthode fiable pour calculer le nombre de personnes faisant partie de cette couche sociale. Une étude où il recommande de revoir tout le système statistique de classification des couches moyennes et propose des pistes de politiques publiques pour développer cette classe. Synthèse.

Le CESE vient de publier une étude sur la classe moyenne au Maroc, qui a essayé de répondre à deux questions posées par la Chambre des conseillers dans une saisine datée du 30 janvier 2020 : Comment cerner la notion de classe moyenne ? Et quelles sont les voies de la préserver et de l’élargir ?

Une commission ad-hoc du CESE présidée par Lahcen Oulhaj a été constituée pour essayer d’étudier le sujet. Et son constat ainsi que ses recommandations sont très instructifs.

Elles montrent d’abord que nous ne disposons pas à ce jour de critères efficaces pour cerner la classe moyenne. Ce qui pose la problématique de conception de politiques publiques qui cible cette classe.

L’étude propose ainsi quelques méthodes nouvelles qui permettraient dans l’avenir de mieux définir cette classe moyenne, la connaître, et mieux la cibler. Et propose quelques recommandations qui permettent d’élargir et de renforcer cette classe moyenne, que le CESE considère comme un des principaux piliers pour assurer le développement du pays.

« Grâce à sa capacité d’épargne, à son soutien à la consommation et à son rôle fondamental dans le financement des systèmes de protection sociale, l’existence d’une classe moyenne représente un puissant levier de financement de l’investissement », selon le rapport du CESE.

« Elle constitue en outre un facteur de stabilité politique car elle est généralement le reflet d’une plus grande cohésion sociale, d’inégalités moins marquées et d’un ascenseur social en marche », ajoute le rapport.

« Notre pays, qui s’apprête à adopter un nouveau modèle de développement, répondant aux attentes et aspirations des Marocains, peut s’appuyer sur la classe moyenne pour réussir la transition vers un nouveau palier de développement », a déclaré à ce titre le président du Conseil, Ahmed Reda Réda Chami, lors de la présentation de cette étude, intitulée « Renforcer et élargir la classe moyenne au Maroc : Enjeux et voies pour une classe moyenne qualifiée, épanouie et entreprenante »

Classe moyenne, qui es-tu ?

Mais pour répondre aux questions posées de la Chambre des conseillers, la commission du CESE s’est heurtée à la définition même de cette classe moyenne. La lecture du rapport nous montre ainsi à quel point il est difficile de déterminer des critères fiables pour chiffrer ne serait-ce que son nombre.

Parmi ces contraintes qui rendent difficile la connaissance de cette couche de la société, l’étude cite, entre autres, l’approche purement statistique présidant à la définition de la classe moyenne, basée sur le revenu ou le niveau de consommation ; la faiblesse du dispositif de suivi des salaires dans le secteur privé ; l’étendue du secteur informel et le manque de statistiques le concernant ou encore l’absence d’un dispositif statistique sur les revenus non-salariaux.

De nombreuses méthodes statistiques et scientifiques existent pourtant, que ce soit au niveau national ou international. Mais leur application au cas marocain donne des écarts assez troublants, qui rendent les résultats obtenus pour le moins douteux.

Exemples : selon l’approche du HCP qui se base à la fois sur le sondage et l’étude des revenus et des dépenses des ménages, la classe moyenne représente 51,1% de la population marocaine, un taux proche des résultats qu’on obtient si on utilise les critères retenus par l’OCDE (46%) ou l’institut des statistiques du Canada (54,4%).

Mais l’écart devient important quand on utilise par exemple les critères de l’INSEE français (80%), les normes de la Banque mondiale (80%) ou encore ceux de la Banque africaine de développement (90%). Même le benchmark tunisien, pays comparable pourtant au Maroc, aboutit à un résultat de 87,5%.

Qui est donc cette classe moyenne marocaine ? A quels critères faut-il se fier ? Ceux du HCP, de la Banque mondiale, de la BAD… ? Devant les écarts trop importants des résultats, et de la difficulté de cerner cette classe moyenne, le décideur, quel que soit son degré de compétence, sa bonne foi, ne peut élaborer des politiques publiques pour la cibler.

Des chercheurs marocains se sont attaqués à la question, comme l’expose le rapport du CESE pour apporter des méthodes plus fiables. Mais les résultats restent toujours disparates.  

La méthode qui semble la plus fiable est celle utilisée dans un travail académique réalisé en 2009, les chercheurs Mahmoud Arboush et Uri Dadush qui ont utilisé un critère très simple et qui paraît logique pour définir un ménage appartenant à la classe moyenne : la possession d’une voiture.

Leur raisonnement considère que l’acquisition de ce type de biens indique la capacité et la volonté du ménage ou de la personne d’acheter d’autres produits non essentiels, et qu’il n’a pas le souci du quotidien ou d’assurer seulement de quoi subvenir à ses besoins primaires, comme le préconise les définitions du HCP, de la Banque mondiale ou encore de l’OCDE.

Sur cette base, les deux chercheurs ont conclu que le ratio de la classe moyenne au Maroc, basé sur les données de l’année 2014, est de 38% de la population totale. Un pourcentage qui colle un peu à la réalité et qui est loin des 59% du HCP…

Pour résoudre cette problématique, le CESE ne propose pas de méthode spécifique. Mais souligne que le fait de classifier les gens et les couches sociales selon les seuls critères de la dépense de consommation, le revenu, la capacité à subvenir aux besoins essentiels ne peut être le seul critère pour définir la classe moyenne.

« Si la classe moyenne se distingue par sa capacité à agir comme un pilier de stabilité sociale et politique, en tant que moteur du progrès social et du développement économique de notre pays, sa préoccupation ne doit pas être uniquement centrée sur les besoins de base, mais ce groupe devrait être porteur, plus que d’autres, de certaines valeurs comme la démocratie, l’égalité, la modernité, l’efficacité et le mérite. Par conséquent, le revenu ou le niveau de consommation ne permettent pas, à eux seuls, de définir les paramètres d’une classe sociale, d’autant plus que le revenu médian est très faible dans notre pays… », souligne le rapport.

« Ainsi, la définition des classes moyennes doit se fonder sur l’observation des couches sociales qui vivent dans des conditions socio-économiques satisfaisantes. Mais qui sont caractérisées aussi par leur dynamisme, et dont l’activité se traduit par le progrès et un développement au profit de toutes les composantes de la société », ajoute le rapport, dans une définition qui s’inspire fort probablement du rôle (économique, social et politique) joué par les classes moyennes dans l’histoire du développement des pays occidentaux.

Le CESE propose aussi dans son étude quelques recommandations en vue de mieux cerner la classe moyenne en traçant les contours d’une définition alternative. Un travail qui passerait par enrichir et moderniser le dispositif statistique national, améliorer le suivi des salaires dans le secteur privé et celui des revenus non salariaux au Maroc, développer des indicateurs sur le pouvoir d’achat, les conditions de vie et le patrimoine des différentes couches sociales, dans différentes régions du Maroc et dans différents milieux de résidence.

Les leviers pour préserver et développer la classe moyenne

En attendant que ce travail soit fait, le CESE a émis plusieurs recommandations qui permettent de préserver et développer la classe moyenne marocaine, même si on ne la connaît pas encore de manière précise. Des recommandations rassemblées en plusieurs voies majeures :

Renforcer le pouvoir d’achat de la classe moyenne par l’introduction d’une fiscalité des ménages plus favorable, prenant en compte les personnes à charge et consolidée par des allocations familiales plus en phase avec la réalité socio-économique des familles, dont celle liée au financement de l’éducation des enfants. Un système fiscal qui doit adopter une approche dynamique en utilisant des leviers fiscaux pour compenser les stades de gel ou de baisse des salaires, afin de préserver le pouvoir d’achat des familles de la classe moyenne. Le CESE recommande également d’introduire plus d’équité entre la taxe sur le travail et la taxe sur le capital et de mettre en place une indexation des revenus sur le taux d’inflation tous les trois ans.

-Mettre les femmes au centre des efforts de lutte contre la pauvreté et rompre avec les politiques et programmes souvent basés sur les notions de ménage et de l’homme chef de famille.

– Lutter contre la pauvreté et intégrer le secteur informel en encourageant les activités économiques rentables pour permettre aux populations à faible revenu d’accéder à un niveau de vie supérieur. Le CESE note toutefois que même si l’intégration de la population dans l’économie formelle est une condition nécessaire, elle n’est pas suffisante pour l’émergence d’une classe moyenne.

Preuve par les chiffres de la CNSS qui montrent que même les salariés du secteur formel vivent pour leur majorité avec des revenus très bas. Puisque seuls 16% des salariés perçoivent un revenu mensuel supérieur à 6.000 dirhams.

-L’amélioration de la qualité des services sociaux, comme la santé et l’éducation, deux compartiments qui ponctionnent une bonne part des revenus de la classe moyenne. Exemple de l’éducation à laquelle les familles de la classe moyenne consacrent 9% de leur budget mensuel. Améliorer la qualité de l’école publique économiserait ainsi cette charge à bon nombre de ménages et permettrait de préserver son pouvoir d’achat.

-Asseoir la régulation du système de soins sur l’établissement d’une carte sanitaire globale fiable (nationale et régionale), intégrant les secteurs public et privé. Le rôle de l’Etat est, à cet égard, primordial en vue de garantir une cohérence d’ensemble à ce système et d’assurer un suivi rigoureux pour une offre de soins territorialement homogène (qualité et proximité).

-Renforcer la formation qualifiante tout au long de la vie et mettre en place la reconnaissance des acquis de l’expérience et les passerelles correspondantes, dans les systèmes éducatifs nationaux.

-Promouvoir et diversifier les activités économiques en milieu rural, hors agriculture. L’objectif est de favoriser l’émergence d’une véritable classe moyenne au sein des 50% de la population rurale dont les activités ne sont pas liées à l’agriculture.

-Considérer les nouvelles technologies comme une connaissance essentielle, les implémenter dans les curricula scolaire et universitaire et développer des filières digitalisées en combinant les parcours classiques avec les connaissances digitales dans les différentes disciplines : droit, économie, sciences humaines et sociales, ingénierie, marketing, comptabilité…

-Instaurer un système de protection sociale élargi, chantier que le Maroc vient justement de lancer pour couvrir les 22 millions de personnes vivant jusque-là hors des radars.

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