Législatives. L’USFP aux abonnés absents !

A trois mois des élections, le parti de Driss Lachgar semble ne porter aucun projet politique ou économique. Absent du débat public, manquant de leadership, le parti se concentre plus sur les investitures, les notables qui peuvent le rejoindre pour amasser le maximum de sièges que sur l’offre qu’il peut porter pour retrouver un peu de sa gloire d’antan.

Fin mai, discours de Driss Lachguar à Goulmima.

Législatives. L’USFP aux abonnés absents !

Le 21 juin 2021 à 20h02

Modifié 22 juin 2021 à 8h30

A trois mois des élections, le parti de Driss Lachgar semble ne porter aucun projet politique ou économique. Absent du débat public, manquant de leadership, le parti se concentre plus sur les investitures, les notables qui peuvent le rejoindre pour amasser le maximum de sièges que sur l’offre qu’il peut porter pour retrouver un peu de sa gloire d’antan.

Nous sommes à trois mois des élections. Des échéances décisives qui vont porter aux affaires une équipe qui doit gérer un grand virage pour le pays et le mettre sur le train d’une nouvelle trajectoire de développement, avec comme valeurs centrales : la justice sociale, l’égalité des chances, l’éthique, une économie forte et solidaire, un État de droit, une justice indépendante, le retour de l’Etat, l’investissement massif dans les services publics…

Des valeurs qu’incarnaient pendant de longues années le parti de Ssi Abderrahim Bouabid. Mais pendant ce temps, et au moment où plusieurs partis s’activent aussi bien sur le terrain que sur l’espace public (médias, réseaux sociaux, meetings virtuels, conférences…) pour présenter leurs offres politiques, leurs projets, leurs idées, l’USFP de Driss Lachgar est aux abonnés absents.

Sa seule sortie publique d’envergure date du 22 avril où il était invité par la Fondation Lafqih Tetouani. Une sortie pas très convaincante, où le premier secrétaire semblait décalé des enjeux du moment, ne portant aucune vision ni projet politique et économique, tout en affichant l’ambition d’arriver premier aux législatives.

Un objectif qui fait rire le professeur Mustapha Sehimi. « C’est une blague ! », nous dit l’éminent constitutionnaliste qui connaît très bien la maison USFP. « Ils vont améliorer de quelques sièges leur score grâce au nouveau quotient électoral. Mon hypothèse, c’est qu’ils vont avoir une petite trentaine de sièges au maximum. Et ils vont entrer au gouvernement avec un statut de supplétif. Et le plus grave, c’est qu’ils ne peuvent plus se présenter comme les gardiens des acquis démocratiques, alors que c’était l’argumentaire de Nabil Benabdellah pour justifier sa participation au gouvernement Benkirane. L’USFP a un problème de positionnement et de discours », souligne M. Sehimi.

« L’USFP est devenu l’ombre de lui-même »

« L’USFP est devenu un supplétif du RNI. Il est là pour être le porte-voix du président du RNI. Et en même temps, c’est lui qui est chargé de gueuler, de bousculer le PJD. L’idéal socialiste et ses valeurs sont plombés. Ce qui n’est pas le cas chez le PPS, où il se passe quand même quelque chose, il y a de la réflexion, de la production…», ajoute, sévèrement, le professeur Sehimi.

Ce constat est partagé par des cadres de l’USFP, qui affichent clairement leur déception de ce qu’est devenu ce grand parti.

« L’USFP est l’ombre de lui-même. On ne s’est jamais remis de notre participation au gouvernement Jettou et l’abandon de ce que Abderrahmane El Youssoufi appelait « Al Manhajiya Addimocratiya ». Et on voit que rien n’a été fait pour remédier à cela. Bien au contraire, voyant le manque de répondant chez la société, et la baisse de sa notoriété, le parti s’est lancé dans une logique de notabilisation. Mais n’est pas notable qui veut. Les meilleurs notables partent au RNI ou au PAM. A l’USFP, on a recruté des notables de deuxième division. Finalement, on ne gagne ni en score électoral, ni en légitimité politique. Ceci date de la période d’El Yazghi, mais c’est Driss Lachgar qui a véritablement détruit tout le passif historique du parti », nous dit, en off, un membre de l’USFP, qui a pris ses distances avec la direction actuelle.

Comme lui, beaucoup  de cadres, de militants, d’intellectuels USFP ont soit quitté le navire, soit pris leurs distances avec la nouvelle qiyada [direction].

« Nos meilleurs militants et figures ont pris leurs distances avec le parti. Avec deux courants : une partie qui a voté PJD aussi bien en 2011 qu’en 2016. Et une aile progressiste qui a voté FGD. L’USFP s’est disloquée », ajoute notre source.

L’absence de projet politique, ou de figures qui sortent pour porter les idéaux du parti, s’explique selon notre source, par le manque d’ambition de l’USFP et de sa direction actuelle.

« Le parti aura un groupe parlementaire, grâce au quotient électoral. Et à la volonté de ne pas laisser un parti comme l’USFP disparaître. Driss Lachgar a bien compris cela. Et son ambition se résume à rester au gouvernement pour continuer d’exister », ajoute, dépitée notre source.

Ces critiques, la militante Usfpéiste et figure féminine du parti Hasna Abouzaid les assume complètement. L’USFP vit selon elle une crise existentielle.

Un parti en manque d’immunité et de projet, selon Hasna Abouzaid

« Nous vivons une forme de dénaturation, dont une partie vient du contexte général dans la relation des partis avec l’Etat. C’est un constat objectif et général. Mais nous, en tant qu’USFP, nous n’avions pas assez d’immunité pour faire les choix qu’il fallait. Et nous avons vécu une prolifération de l’opportunisme dans la relation du parti avec le pouvoir », explique-t-elle.

Et d’ajouter que « l’USFP n’a pas développé une thèse dans l’exercice du pouvoir. Et n’a pas développé non plus sa démocratie en interne. Ce qui est pire. Il est impossible d’être un social-démocrate et de ne pas avoir de démocratie interne. La direction actuelle mène une politique de guichet unique pour la préparation des élections. Un parti politique ne produit pas forcément des militants. Il produit des valeurs de militance. Est-ce que je peux demander à une personne active dans le parti, dirigée par des gens qui produisent des valeurs d’opportunisme, d’être dans le militantisme ? Non, parce qu’il va être éjecté automatiquement de la structure. Et c’est ce qui se passe actuellement », ajoute la députée socialiste, qui affiche clairement son opposition au courant Lachgar.

Mais cette crise, selon elle, est en soi un bon signe. Car elle montre qu’il reste encore des militants au sein du parti qui reconnaissent d’abord la crise, qui n’ont pas normalisé avec le fait accompli et qui continuent de lutter pour changer les choses. Une crise qui n’est pas le propre de l’USFP.

« La crise de l’USFP est très représentative de ce qui se passe dans le champ partisan. Mais vu son poids, les représentations qu’il a, sa position symbolique dans la société, c’est normal que ce qui se passe au sein de l’USFP marque les esprits. Le parti incarnait beaucoup d’espoirs, des moments de réussites, de victoires démocratiques pour l’Etat et la société. C’est pour cela que cette crise, que tous les partis vivent, est plus marquée chez l’USFP qui avait un vrai enracinement dans la société », souligne-t-elle.

Hasna Abouzaid reconnaît aussi que le parti n’a pas de projet politique. « On est plutôt dans une logique électoraliste, de pur opportunisme. Et c’est le grand danger, car demain, on va retrouver un certain nombre de personnes dans les institutions législatives et communales qui ont une certaine légitimité des urnes, mais qui ne portent rien. Au vu des profils qui sont accrédités aujourd’hui, on se dirige à coup sûr vers cela. Et cela donne une image inquiétante, préoccupante de ce que va devenir l’USFP dans les prochaines années », s’alarme-t-elle.

Le politologue Mustapha Sehimi ne dit pas autre chose. Et regrette cette trajectoire de ce parti avec qui, nous dit-il, il a vécu tous les moments de gloire depuis les années 1970.

« L’USFP a un problème de leadership. Driss Lachgar a un gros déficit de crédibilité, de leadership. Il n’a pas le profil d’un chef. C’est un chef de clan, il a placé les siens, écarté tous ceux qui avaient un parcours historique, une légitimité politique… Il a notabilisé le parti. Il a fait du népotisme, c’est indécent. Personne n’est parfait. Mais quand on est premier secrétaire de l’USFP, on ne peut pas faire ça », nous dit-il. Le pire selon lui, c’est que le parti n’est plus porteur d’aucun projet de société.

« Ils ne sont plus porteurs de quoi que ce soit. Ils ont été plombés par 13 ans de gouvernement. Et ensuite, ils ont intégré le gouvernement PJD en 2016, sans porter aucune réforme. Amzazi porte une réforme. Moulay Hafid Elalamy porte une réforme. Akhannouch aussi. Qu’on les aime ou pas, ces ministres portent quelque chose. L’USFP, lui, ne porte plus rien, ne produit rien. Et la référence à l’identité socialiste est devenue une simple rhétorique. Et ce, au moment où le libéralisme est contesté dans le monde, où il y a un retour au social, à l’éthique, aux valeurs. Ils sont totalement décalés, absents des tissus militants, associatifs, professionnels, estudiantins… C’est un parti qui a des restes, mais n’est plus porteur de quoi que ce soit. C’est un parti qui manque d’identité, d’attractivité, de crédibilité… Qu’est-ce qu’ils vont défendre en 2021 ? Que vont-ils dire aux gens pour les convaincre de voter pour eux ? », s’interroge le politologue.

Chronique d’une lente agonie

Mais comment un parti qui a un tel parcours, une image symbolique qu’aucun autre parti n’a au Maroc, peut-il tomber aussi bas ?

L’histoire est longue. Mais se résume en quelques étapes. D’abord la participation au gouvernement de l’alternance, comme le rappelle M. Sehimi, qui a beaucoup déçu.

« El Youssoufi, et je le lui disais, a fait beaucoup de compromis, a avalé beaucoup de couleuvres alors que le rapport de force était largement en sa faveur. En acceptant d’abord de faire alliance avec les partis de l’administration. Et en n’exerçant pas pleinement ses prérogatives. Exemple : le 31 décembre 1999, 32 walis sont nommés, il n’est pas au courant, il l’a appris par la MAP. Idem pour la crise de l’îlot Leila. Aznar l’a appelé, il lui a dit qu’il n’était pas au courant de ce qui se passait. El Youssoufi m’a reproché un jour le fait que j’étais sévère avec lui. Je lui ai dit : « Je suis exigeant avec un parti comme l’USFP parce que c’est un parti porteur de valeurs. Je ne suis pas exigeant avec l’UC. Vous m’avez vu un jour critiquer l’UC ? ». Il a rigolé… », raconte M. Sehimi.

Mais le coup fatal, c’est la participation au gouvernement Jettou, alors que l’USFP était arrivé premier aux législatives et que El Youssoufi était écarté. « Malgré son refus de ce choix exprimé par le fameux discours de Bruxelles, ses camarades ont participé au gouvernement et y sont restés jusqu’en 2011. C’est là où l’USFP a perdu toute sa crédibilité. Ils auraient été plus forts en déclinant l’offre Jettou et en allant à l’opposition. Dire qu’on est venus dans le cadre d’un pacte entre la monarchie et le mouvement national, dont ils étaient l’expression la plus authentique, et avancer que puisque ce pacte n’est pas respecté, on va à l’opposition. L’équation aurait été différente. Mais ils sont restés, se sont habitués aux postes, ont continué avec El Fassi de manière gênante. El Yazghi a même accepté d’être ministre d’Etat sans portefeuille… », ajoute M. Sehimi.

Déjà affaibli, avec une image totalement décalée de son actif historique, et une base et des sympathisants déçus, qui sont partis voir ailleurs, y compris dans les rangs des islamistes, l’USFP continue d’aller de déception en déception, surtout après l’arrivée de la nouvelle direction, avec Driss Lachgar à sa tête en 2012.

« Cette direction, ou du moins une partie d’entre elle, est venue avec l’idée que le projet USFP est fini, mort. Quand quelqu’un est convaincu que l’USFP est morte, il ne va pas essayer de travailler sur un projet, essayer de reconstruire, mais être dans la manigance politique… La direction actuelle ne peut donner que ce qu’il y a aujourd’hui », soutient Hasna Abouzaid.

Preuve, selon tous nos interlocuteurs : la manière avec laquelle l’USFP est entrée au gouvernement en 2017. « Une entrée avec effraction », comme la décrit M. Sehimi, qui qualifie désormais l’USFP « de supplétif du RNI ». Et le comble, selon lui, c’est qu’ils ont réussi à placer Habib El Malki à la tête de la première chambre alors que son parti n’avait que 20 députés… « C’est invraisemblable », se lamente M. Sehimi.

Un avenir incertain pour le parti socialiste

Cela étant dit, y a-t-il un espoir pour que l’USFP renaisse de ses cendres ? Hasna Abouzaid y croit.

« Même en vivant cette crise, on a encore des gens qui n’ont pas normalisé cette pathologie immunitaire. Il y a encore des résistances qui s’expriment. Ce qui est bon signe. Quand un parti arrive à reconnaître sa crise, je considère que c’est un bon signe. Il y en a d’autres qui cèdent… Mais nous, on continue à croire que l’USFP peut être réanimée. On n’a pas cédé à tout ce qu’on nous propose pour afficher une unicité de façade. Non, au moins chez nous, on est fiers de pouvoir dire qu’on est en crise, que la politique en général est en crise. C’est notre conviction. Et nous militons pour ça, pour le changement…», déclare-t-elle.

Qui peut alors porter cet espoir, sachant que le prochain congrès de 2022 portera une nouvelle direction à la tête du parti ? Selon plusieurs de nos interlocuteurs, seules deux personnes peuvent ou pouvaient incarner le changement: Feu Ahmed Zaidi et Ahmed Reda Chami.

« Ahmed Zaidi incarnait le renouveau.  Mais quand il s’est noyé, la lueur d’espoir qu’il portait s’est noyée avec lui également », nous dit un membre du parti. Selon lui, Ahmed Reda Chami peut aussi représenter le renouveau au sein du parti socialiste. « On sait tous qu’il est en désaccord total avec la politique de Lachgar. Ils se sont rencontrés il y a quelques mois pour une réconciliation. Mais on ne sait pas si Chami est prêt à se lancer dans une bataille pour l’USFP. On ne sait même pas si ce projet l’intéresse réellement », ajoute notre source.

Le renouveau, Mustapha Sehimi, lui, n’y croit pas trop : « Le parti n’a pas produit d’élites nouvelles. El Malki est amorti. Oualalou est parti. Radi a donné ce qu’il a pu. Et ça ne l’intéresse pas de reprendre le parti. Il n’y a plus d’élites au sein de l’USFP. C’est devenu une addition d’ambitions individuelles, de stratégies de carrières. L’USFP, au vu de son parcours, a un compte débiteur. Et pour l’avenir, il n’est plus en mesure d’être porteur de quelque chose », affirme le politologue, qui ne croit pas non plus que Ahmed Réda Chami puisse représenter une alternative.

« Ahmed Reda Chami est un candidat parfait, mais avec cette réserve que c’est un technocrate qui n’a pas de parcours militant. Il a plus un profil Microsoft qu’un profil de militant ittihadi. Ce n’est pas un homme de terrain. Vous voyez Ahmed Chami faire un meeting à Témara ou à Ouarzazate avec un public ittihadi? », nous lâche M. Sehimi.

Quel avenir donc pour la formation Ittihadie ? « Continuer d’exister », selon un ancien membre du parti. « L’Etat va toujours le soutenir pour continuer à exister, pour son histoire, son goodwill, parce que même l’image du pouvoir en prendrait un coup avec une USFP morte. C’est dans l’intérêt de tout le monde que l’USFP reste en vie. On le maintient donc sous perfusion. Mais je ne pense pas qu’il retrouvera un jour sa gloire d’antan », conclut notre interlocuteur. Un beau gâchis…

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