Nouzha Guessous : « L’école post-indépendance était porteuse de modernité »

Dans « Une femme au pays des fouqaha. L’appel du houdhoud », la militante féministe Nouzha Guessous revient sur sa jeunesse, d’abord à Fès puis en France, et dévoile les coulisses des débats qui ont précédé la réforme de la Moudawana en 2004.

“Une femme au pays des fouqaha, l’appel du Houdhoud”, nouvel ouvrage de Nouzha Guessous. (MAP)

Nouzha Guessous : « L’école post-indépendance était porteuse de modernité »

Le 30 juin 2021 à 12h26

Modifié 1 juillet 2021 à 15h18

Dans « Une femme au pays des fouqaha. L’appel du houdhoud », la militante féministe Nouzha Guessous revient sur sa jeunesse, d’abord à Fès puis en France, et dévoile les coulisses des débats qui ont précédé la réforme de la Moudawana en 2004.

Au fil des 246 pages de son essai, Nouzha Guessous plonge le lecteur dans la société marocaine post-indépendance, à l’époque où les jeunes filles étaient encore minoritaires sur les bancs de l’école, mais pas inaudibles pour autant.

Elle évoque le souvenir d’un environnement scolaire fertile au développement de la pensée critique, et de ses enseignants ouverts aux interrogations de l’adolescente qu’elle fut. Jeune adulte, c’est en France que sa conscience féministe s’aiguise, auprès de l’emblématique Mouvement de libération des femmes (MLF) et dans une société profondément imprégnée des idéaux de Mai 68.

De retour au Maroc, à la fin des années 70, elle fait de son terrain de travail un espace de militantisme et, dès les années 80, participe activement aux débats sur la place des femmes dans la société marocaine, jusqu’à être invitée à prendre part aux discussions qui déboucheront sur la réforme, en 2004, du Code de la famille.

Ma mère a été ma première école du droit des femmes à la prise de parole

Médias24: Votre sensibilité à la condition féminine s’est développée durant votre enfance, auprès d’une mère analphabète, mais dont l’autorité sur votre famille était incontestée, car incontestable.
Vous décrivez ses vives indignations, ses cris de colère à l’égard des hommes de votre famille qui invoquaient les versets coraniques pour justifier les rapports de domination entre hommes et femmes. Racontez-nous comment votre mère a été l’initiatrice de votre prise de conscience et de vos combats féministes…

Nouzha Guessous: La réponse pourrait être généralisée à tous les enfants. Le rôle de la mère est extrêmement important, parce que c’est la première figure féminine à laquelle un enfant s’identifie. Quand on a une mère qui exprime sa personnalité, qui fait tout ce qu’elle peut pour que sa parole soit entendue, il est évident que cela aide à se construire, en particulier en tant que fille. Cela marque incontestablement les comportements des filles et des garçons dans leur vie d’adultes.

La figure de ma mère a effectivement été déterminante dans mon évolution. Je résumerais cela en une phrase : ma mère a été ma première école du droit des femmes à la prise de parole. Je la voyais au quotidien prendre la parole et être écoutée par l’environnement familial qui pouvait être d’accord ou pas, mais qui acceptait de l’entendre.

Ma mère n’acceptait pas le fait que sous prétexte qu’elle n’était pas allée à l’école, elle pouvait être qualifiée d’inculte et considérée comme quelqu’un qui ne pouvait pas donner ses opinions. Elle était même dans un questionnement et ne se contentait pas d’affirmations et de dogmes. Elle a été une école d’autonomisation et de citoyenneté pour moi en tant que femme, avec cet appel à être autonome dans ma vie d’adulte, à être cultivée pour acquérir tous les éléments qui me permettent de construire ma propre opinion, et à pouvoir l’exprimer.

-Votre indignation à vous s’est en partie forgée à l’école lors de vos échanges avec les garçons de votre classe. Vous racontez également un environnement scolaire alors plus tolérant qu’aujourd’hui, avec des enseignants particulièrement ouverts à vos questionnements sur la foi, la liberté de conscience, la raison, la pratique religieuse, et même la sexualité et la virginité. Que retenez-vous de ces échanges ? Comment ont-ils nourri vos réflexions ?

-L’école post-indépendance était porteuse de modernité. C’était en même temps un ascenseur social, et une institution dans laquelle il y avait une volonté de faire avancer le pays dans le sens d’une modernité, et de ne pas rester dans une répétition de la tradition, et ce en partie grâce au corps enseignant acteur de la construction d’un Maroc moderne.

Je suis personnellement un produit de l’enseignement public. J’ai fait mon secondaire dans un établissement mixte avec des classes de vingt à vingt-cinq élèves dont quatre ou cinq filles, sans que cela ne nous empêche de de nous exprimer.

En classe comme sur le chemin de et vers nos domiciles, nous discutions autour de nos lectures, sans tabous ni interdits, ce qui nous aidait à développer une pensée d’ouverture, une pensée critique, et pas seulement une pensée strictement régie par des normes traditionnelles.

Nos enseignants y ont indiscutablement contribué. Je cite en particulier un professeur d’arabe à qui je suis très reconnaissante d’avoir échangé avec nous sur des sujets sensibles qui nous interpellaient, nous, en tant qu’adolescents : foi et raison, libertés individuelles, sexualité etc. mais aussi sur la citoyenneté, le sens civique, la tolérance et l’éthique.

Ces échanges étaient constructeurs et alimentaient mes réflexions et ma quête de dignité et de citoyenneté. Il est certain que lorsqu’on a, d’une part, un milieu familial qui accepte la prise de parole des femmes, et d’autre part une institution scolaire dans laquelle les enseignants favorisent le dialogue respectueux de l’altérité et de la diversité d’opinion, eh bien oui, on peut dire qu’on fait partie d’une génération de privilégiés qui ont pu bénéficier d’espaces de parole pour construire une pensée critique.

-Les hommes ont aussi été de fidèles alliés, à commencer par votre père et vos frères qui vous ont soutenue dans votre quête d’indépendance et de connaissance, en vous laissant notamment partir faire vos études en France. Preuve, s’il en fallait, que les hommes ont incontestablement un rôle à jouer dans l’émancipation des femmes…

-Jusqu’à présent, tous les hommes de ma vie ont été dans la parole et le débat.

Mon père acceptait la révolte de ma mère ; il acceptait de discuter avec elle – certes, dans sa posture d’homme et de maître de la maison. Il n’essayait pas d’étouffer toute autre prise de parole, que ce soit celle de notre mère ou la nôtre, ses enfants, filles et garçons.

Mes frères ont donc été nourris au même sein que nous, les filles. C’est pour cela que je disais précédemment que la figure parentale, que ce soit celle du père ou de la mère, conditionne la construction des filles et des garçons.

On a trop tendance à simplifier les choses en disant que la plus grande responsabilité de ce qu’on appellerait le désir de domination des hommes, provient de l’éducation que leur mère leur a donnée. Ce n’est pas faux: les mères sont généralement les gardiennes du temple de la tradition patriarcale. Mais ce n’est pas tout : les lois et la culture patriarcale entretiennent et légitiment la hiérarchie hommes femmes. Les figures parentales impactent le devenir de l’enfant, mais bien entendu, à partir d’un certain âge, c’est à l’adulte d’assumer ses responsabilités et de décider ce qu’il garde et ne garde pas de son éducation.

-Votre arrivée en France dans les années 70 marque un tournant : vous intégrez l’emblématique Mouvement de libération des femmes (MLF) et découvrez un univers « jusqu’au-boutiste » où le compromis n’avait alors absolument pas sa place. Les positions tranchées de vos camarades suscitent parfois votre agacement, d’autant plus que certaines d’entre elles ne vous ont pas ménagée…

-Je suis arrivée en France à l’âge de 17 ans avec la tête pleine de questionnements et de projets et l’envie de découvrir une autre façon de vivre et d’être au contact de cette culture que je connaissais à travers les livres que je lisais depuis mon enfance.

J’y suis arrivée peu après Mai 1968, alors que l’université et la société française étaient en pleine ébullition. Toutes les normes traditionnelles, notamment patriarcales, volaient en éclats. Ma grande surprise ne résidait pas dans le fait que le MLF, à ses débuts, était dans des positions que je qualifiais parfois d’extrême : cela était normal. Ayant été empêchées de s’exprimer pendant des siècles, leur prise de parole ne pouvait être qu’explosive.

Ce qui me surprenait n’était pas l’intensité et la radicalité de leurs contestations que je partageais en général, mais plutôt la perception des femmes musulmanes à laquelle elles semblaient m’assigner et dans laquelle je ne me reconnaissais pas. Par la suite, j’ai compris qu’elles me renvoyaient la représentation de la femme dans le fiqh traditionnel et non celle que j’avais vécue au quotidien.

Depuis, le féminisme français et occidental a connu beaucoup d’évolutions dans une grande pluralité d’approches et de courants.

-A votre retour au Maroc, vous décidez de vous investir pleinement, non pas dans la société civile ou en politique, mais sur votre terrain de travail ; théâtre de vos premiers combats féministes… Les femmes avaient donc une légitimité à gagner dans la sphère professionnelle ?

-Je me suis effectivement investie sur mon terrain professionnel. D’abord parce que j’arrivais dans la nouvelle faculté de médecine et le CHU de Casablanca, qui venaient de débuter leurs activités de formation, de soins et de recherche et où tout était donc à construire.

Le militantisme, c’était aussi contribuer par mon travail d’enseignante et praticienne hospitalière à la promotion de l’égalité dans l’accès aux soins et il y avait beaucoup de choses à faire dans ce domaine. En France, j’avais participé à plusieurs actions à portée politique concernant la guerre du Vietnam, la révolution iranienne, la question palestinienne, les droits des Noirs etc..

De retour au Maroc, j’estimais que mon terrain professionnel était un terrain de militantisme. Nous y étions plusieurs femmes et nos voix étaient entendues par les différentes instances syndicales et associatives, ainsi que par les responsables de l’enseignement supérieur et de la santé aux échelons local et national.

Ma carrière universitaire n’a pas du tout été handicapée par le fait que j’étais une femme. Nous travaillions et accédions, en tant que femmes, aux responsabilités selon nos compétences, et avions l’écoute et l’estime de nos pairs et de nos supérieurs hiérarchiques.

-Survient enfin votre participation à partir de 2001 à la Commission chargée d’élaborer le projet du Code de la famille de 2004. Vous racontez votre stupéfaction face au caractère particulièrement archaïque de certaines positions défendues par certains intervenants… Finalement, comment êtes-vous parvenue à faire entendre votre voix ?

-J’étais une membre de la commission comme les autres. Je construisais mes propres propositions sur la base de mes convictions, de l’écoute de mes collègues : une écoute respectueuse mais critique de leurs propositions. Je puisais aussi dans les écrits de penseurs et de théologiens éclairés qui avaient pu proposer des alternatives qui maintenaient l’esprit de l’islam tout en l’adaptant au contexte social du Maroc du XXIème siècle.

J’ai ainsi participé à la recherche de consensus ou de compromis acceptable faute de quoi, les différentes propositions étaient colligées et transmises pour la décision finale au Chef de l’État commanditaire de la commission.

Aujourd’hui, dix-sept ans après son entrée en vigueur, la mise en œuvre du code de la famille a montré ses limites et ses ambivalences. Celles-ci sont encore plus évidentes depuis la promulgation de la Constitution de 2011 avec l’égalité femmes / hommes dans tous les domaines, l’engagement pour l’harmonisation interne du droit national et de ses dispositions avec les instruments internationaux de droits humains ratifiés par le Maroc.

Depuis 2004, les débats sociaux ont abordé des questions qui étaient considérées comme des tawabits intouchables : droits des enfants nés hors mariage, tutelle juridique sur les enfants, corpus de l’héritage etc. Ce livre est aussi un appel à la reprise d’un dialogue serein, en mettant de côté tous les dogmes archaïques qui ont pu, en 2004, limiter la refonte du droit familial marocain.

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