Document. Les Marocains de Daech : que sont-ils devenus ?

La commission parlementaire des affaires étrangères et des Marocains résidents à l’étranger a livré un précieux rapport d’information sur les Marocains qui ont rejoint Daech et restent bloqués dans les théâtres de conflits, en Syrie et en Irak notamment. Voici une première lecture de ce rapport, avec des chiffres et des déclarations inédites de hauts responsables publics.

A son arrivée à Jarablus en pays de Daech, par la frontière turque, Fatiha Mejjati pose pour une photo qu'elle partage sur les réseaux sociaux.

Document. Les Marocains de Daech : que sont-ils devenus ?

Le 14 juillet 2021 à 20h09

Modifié 15 juillet 2021 à 7h54

La commission parlementaire des affaires étrangères et des Marocains résidents à l’étranger a livré un précieux rapport d’information sur les Marocains qui ont rejoint Daech et restent bloqués dans les théâtres de conflits, en Syrie et en Irak notamment. Voici une première lecture de ce rapport, avec des chiffres et des déclarations inédites de hauts responsables publics.

Cette commission d’information a été constituée sur demande du groupe parlementaire du PAM et y ont participé des députés de tous les partis politiques. Elle a été présidée par Abdellatif Ouahbi, SG du PAM.

La commission dont les travaux se sont achevés en avril 2021 avait pour objectif de s’enquérir de la situation actuelle des Marocains qui sont partis depuis 2011 en Syrie et en Irak pour rejoindre Daech ou d’autres organisations jihadistes en Syrie ou en Irak. Elle s’est intéressée notamment au cas des femmes et des enfants bloqués sur place, soit dans des campements, soit dans des endroits non identifiés. Et de ce que peut faire le Maroc pour rapatrier ses citoyens, et étudier le traitement qui leur sera réservé à l’accueil.

Plusieurs séances d’écoute ont été ainsi organisées, avec le ministre de l’Intérieur, le ministre des Affaires étrangères, le ministre d’État chargé des droits de l’homme et le chef du parquet. Des témoignages d’experts et de certains revenants ont été également consignés dans le rapport final de la commission.

Un rapport qui regorge d’informations officielles sur un sujet où l’on trouvait jusque-là des difficultés à avoir des chiffres exacts. Avec des témoignages poignants de jihadistes revenus au pays et qui racontent leur vie en terre de jihad.

Plus de 628 enfants sont partis en Syrie et en Irak depuis 2011

Le rapport nous apprend ainsi selon les déclarations du ministère de l’intérieur, des Affaires Étrangères ou celui chargé des droits de l’Homme, que 1.659 Marocains ont rejoint la Syrie et l’Irak depuis le début des tensions dans ces pays où Daech et de nombreuses autres organisations terroristes sont apparues après le printemps arabe.

Parmi ces 1.659 Marocains, les responsables publics précisent que l’on dénombre 290 femmes et plus de 628 enfants ou mineurs.

Un phénomène nouveau comme l’a signalé dans son intervention Nasser Bourita, qui a précisé que ces départs en famille n’étaient pas la règle par le passé (Afghanistan, Tchétchénie, Bosnie…). Et que ce phénomène est apparu avec Daech, qui n’est pas une simple organisation terroriste qui recrute des combattants, mais un projet d’État, qui a une terre, une organisation sociale, une économie…

Mais ces chiffres ne sont pas restés stables dans le temps. Beaucoup de Marocains, dont certains étaient de grands responsables dans les organisations jihadistes, sont morts dans les théâtres de guerre ou sont revenus au pays. Alors que d’autres sont détenus dans les prisons syriennes et irakiennes, ou vivent dans des campements en Syrie, en Irak ou en Turquie après la défaite de Daech et la perte d’une grande partie de son territoire.

345 combattants sont rentrés au Maroc

Selon Mustapha Ramid, à la date du 17 mai 2021, le BCIJ a traité de nombreux cas de retour : 137 cas dont 115 revenus de Syrie et d’Irak et 14 de Libye.

Mostafa Ramid précise que sur un total de 390 femmes parties, 99 sont revenues. Le nombre d’enfants revenus est de 82, notant que le total des revenants est de 270 personnes.

Les autorités marocaines ont, selon le ministre d’État chargé des droits de l’homme, rencontré de grandes difficultés pour contrôler la liste des Marocains détenus dans le nord de la Syrie, d’une part parce que les camps de détention sont soumis à l’autorité de groupes armés non internationaux, et d’autre part en raison de l’absence de documents authentifiant la nationalité des concernés, d’autant plus que des mariages sans papiers ont été conclus entre des personnes appartenant à des pays différents, ce qui a entraîné des enfants dont la nationalité est difficile à établir.

Le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, donne des chiffres encore plus poussés. Selon lui, 345 combattants sont rentrés au Maroc, où ils ont été poursuivis, en vertu de la législation nationale qui punit l’adhésion à un groupe terroriste.

« Alors qu’un nombre important de combattants et leurs familles ont été tués, il y a actuellement, selon les informations dont disposent les autorités compétentes, 250 combattants détenus (232 en Syrie, 12 en Irak et 6 en Turquie), ainsi que 138 femmes, dont 134 dans les camps gardés par les forces kurdes, en plus d’environ 400 mineurs d’entre eux », a précisé le ministre de l’Intérieur.

Le problème, c’est que sur les 400 enfants identifiés, les autorités n’ont pu prouver la nationalité marocaine que pour 153 enfants, car nés au Maroc. Le reste, le plus gros, sont nés soit en Irak, en Syrie ou dans des pays européens, souligne le ministre.

Ces opérations de retour se sont poursuivies en 2019, comme le note le ministre, rappelant que les autorités ont commencé en mars 2019 les procédures pour rapatrier un groupe de 8 Marocains qui se trouvaient dans les zones de conflit en Syrie. Ces personnes ont fait l’objet, selon Laftit, d’enquêtes judiciaires à titre de mesures préventives et conservatoires concernant leur éventuelle implication dans des affaires liées au terrorisme.

Mais ces efforts sont depuis freinés par deux facteurs, poursuit le ministre de l’Intérieur :

-La détérioration continue de la situation sécuritaire dans les zones où sont présents ces combattants étrangers, qui n’a pas permis la poursuite des rapatriements et a incité les pouvoirs publics à réfléchir à d’autres modalités d’action qui permettraient d’atteindre les objectifs souhaités.

-La préoccupation de la communauté internationale par les répercussions de la propagation du Covid-19 qui a mis ce dossier en suspens.

Le retour comporte des risques sécuritaires

Mais si ce dossier revêt une grande importance sur le plan humanitaire, surtout pour les femmes et les enfants qui doivent être considérés comme « victimes », le ministre de l’Intérieur alerte que ce processus de retour des combattants, des femmes et des enfants comporte également des risques sécuritaires qu’il faut prendre en compte.

« Il existe un groupe qui est encore imprégné de l’idéologie de Daech, et certains d’entre eux ont acquis une formation et une expérience dans le maniement des armes, la fabrication d’engins explosifs et la préparation de voitures piégées, en plus de leurs capacités en matière de propagande et de recrutement terroristes », souligne Laftit.

« De nombreux enfants sont nés dans ces foyers, ce qui pose de sérieux problèmes pour déterminer leur nationalité, la véritable identité de leurs parents et leur relation avec les femmes qui les accompagnent. De plus, le retour des femmes et des enfants devient plus difficile si leurs pères sont étrangers. Il est difficile d’évaluer l’étendue de leur implication dans des activités terroristes, en l’absence de coordination avec les acteurs locaux dans les pays de tension », ajoute le ministre de l’Intérieur.

Le traitement des rapatriés potentiels, en particulier des enfants, soulève également la nécessité d’assurer un suivi psychologique pour eux, de traiter les traumatismes qu’ils ont subi, afin d’assurer la réussite de leur intégration dans la société, poursuit Laftit.

« Nous sommes prêts à étudier toutes les solutions réalistes et à travailler main dans la main avec les administrations et institutions nationales, dans le cadre d’un comité national chargé de prendre connaissance de tous les aspects de ce dossier, afin de sortir ces groupes vulnérables des griffes des organisations criminelles, en commençant par identifier les personnes concernées et assurer leur nationalité marocaine et leur intégration sociale. Mais aussi en jugeant ceux qui ont été actifs dans ces groupes terroristes », assure le ministre de l’Intérieur.

325 revenants condamnés à la prison ferme

Le Chef du parquet a précisé pour sa part les procédures suivies concernant les combattants de retour au pays.

« Au retour des citoyens marocains soupçonnés d’avoir commis des infractions pénales conformément aux lois nationales, ils sont arrêtés et traduits en justice, avant de les condamner en fonction de la gravité des infractions présumées », précise -t-il.

Les rapatriés sont selon le ministère public une extension opérationnelle et idéologique des organisations terroristes, qui peuvent éventuellement recruter de nouveaux éléments, ou commettre des activités criminelles.

« Par personne de retour, nous entendons toute personne qui revient au Royaume après avoir rejoint ou tenté de rejoindre l’une des organisations terroristes actives dans des foyers de tension. Si cette définition semble claire, la présence de cas exceptionnels complique ce phénomène, comme certaines femmes rejoignant la Syrie en tant que compagnes de leurs maris et non pour des raisons de jihad », déclare le chef du Parquet.

La présence d’enfants rend la situation encore plus complexe, note-t-il. Des enfants qui ont accompagné leurs parents dans des foyers de tension ou qui y sont nés, ce qui « soulève la possibilité qu’ils imitent des idées et des principes extrémistes », et « la difficulté de déterminer leurs nationalités, ainsi que la présence de veuves et d’orphelins, à la suite de la mort du père ou de la mère ou des deux au cours de batailles », souligne le chef du Parquet.

En tout, parmi les combattants de retour, le parquet signale que plusieurs poursuites ont été lancées contre eux, pour des charges diverses : constitution d’un gang pour préparer et commettre des actes terroristes dans le cadre d’un projet individuel ou collectif visant à porter gravement atteinte à l’ordre public ; obtention de fonds dans l’intention de les utiliser pour commettre des actes terroristes, possession et usage d’armes contraires aux dispositions de la loi…

Ces poursuites ont fait l’objet des jugements suivants :

Prison ferme pour 325 personnes : 26 condamnées pour une année, 80 d’un à deux de prison ferme, 178 à plus de deux ans à cinq ans et 41 à plus de 5 ans de prison.

-3 personnes jugées à la prison avec sursis.

-6 cas innocentés.

-Et 11 cas toujours en cours d’enquête.

Où se trouvent les enfants et femmes marocaines ?

Les survivants des guerres qui ont ensanglanté la Syrie et l’Irak ont eu différents sorts. 250 sont en prison en Syrie ou en Irak, selon le ministère de l’Intérieur. Quand les autres, notamment les femmes (138) et les enfants (400) vivent dans des camps.

Ces camps, le ministre des Affaires Étrangères Nasser Bourita en dénombre trois principalement:

« Après la défaite de Daech en Syrie et en Irak, des camps (Al-Hol, Roj et Ain Issa) ont été établis dans les zones frontalières avec l’Irak et la Turquie, pour inclure les personnes qui se trouvaient dans les zones contrôlées par Daech », explique Nasser Bourita dans son intervention.

Des camps où la situation sécuritaire reste très volatile et tendue, selon lui. Une situation alimentée par des conditions de vie et de santé déplorables, exacerbées par la pandémie du Covid 19.

Voici la situation de ces trois camps, selon le ministre des AE :

Le camp d’Al-Hol : le principal camp en Syrie, à la frontière avec l’Irak, où vivent selon les estimations plus de 65.000 personnes, dont la majorité sont des femmes et des enfants. C’est un « camp fermé » avec des procédures restreignant l’entrée et la sortie. Ce camp souffre d’une grave surpopulation ;

Le camp de Roj du gouvernorat d’Al-Hasakah : il abriterait 2.376 personnes dont plus de la moitié sont des femmes ;

Le camp d’Ain Issa du gouvernorat de Raqqa au nord de la Syrie : 12.901 personnes y vivent (selon les statistiques de mai 2019). Des informations confirment le départ de 9.500 personnes de ce camp à la suite d’affrontements et de combats dans la région.

Nasser Bourita a expliqué aux députés que le Maroc dispose d’un ensemble de statistiques et de chiffres qui lui permettent de connaître la situation des Marocains restés encore sur place.

« Malgré les difficultés et les obstacles qui caractérisent ces zones, les autorités marocaines disposent d’un ensemble de statistiques et de chiffres concernant les citoyens marocains dans les zones de tension en Syrie et en Irak, y compris les femmes et les enfants, ainsi que les combattants qui ont rejoint l’État islamique, le nombre de ceux qui sont décédés, et le nombre approximatif de personnes soupçonnées d’être actuellement en Syrie, ainsi que des personnes arrêtées, en plus du nombre de personnes revenues au Maroc », précise-t-il.

En plus de ses propres moyens de renseignements, le Maroc est informé notamment, selon le ministre des AE, par le Comité international de la Croix-Rouge de la présence de personnes se déclarant de nationalité marocaine et/ou souhaitant notifier aux autorités marocaines leur présence dans les zones de conflit.

Recensement des Marocains de Daech, une mission difficile

Mais comme son homologue à l’Intérieur, Nasser Bourita reconnaît que malgré toutes ces données et ces canaux, « la détermination du nombre de citoyens marocains présents dans les camps reste difficile au vu de la situation actuelle ».

Le Maroc est confronté selon Bourita à plusieurs contraintes, dont celles se rapportant à la situation sur le terrain :

-La situation sécuritaire liée à l’emplacement des camps dans le nord de la Syrie ;

-Difficulté à classer les personnes dans les zones mentionnées ;

-La présence de binationaux parmi ces groupes qui ont rejoint les foyers de tension en provenance des pays européens ;

-La difficulté de vérifier l’identité de ces combattants, dont la plupart font détruire leurs documents officiels à leur arrivée ;

-Difficulté à détecter leurs déplacements d’un pays à l’autre en raison de l’utilisation de routes secrètes ;

-Le fait que les mariages impliquant des personnes suspectées de nationalité marocaine se déroulent sans contrat ni justificatif officiel, ce qui rend complexe la vérification de la paternité des enfants issus de ces mariages, et donc de leur nationalité marocaine ;

-Le manque de communication avec certaines parties, ce qui complique la collecte des données.

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