Ahmed Faouzi : « Modèle francophone ou anglo-saxon, l’heure du choix est arrivée »

Depuis la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara, le Maroc est de plus en plus partagé entre la tentation de rester dans le giron francophone ou d’intégrer le modèle anglo-saxon pour des considérations économiques et commerciales. Ayant exercé plus de 30 ans dans plusieurs capitales anglophones et francophones, l'ancien diplomate Ahmed Faouzi pense que le moment est venu pour le Royaume de capitaliser sur ses rapports privilégiés avec le monde anglophone.

Ahmed Faouzi : « Modèle francophone ou anglo-saxon, l’heure du choix est arrivée »

Le 28 juillet 2021 à 18h35

Modifié 29 juillet 2021 à 8h18

Depuis la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara, le Maroc est de plus en plus partagé entre la tentation de rester dans le giron francophone ou d’intégrer le modèle anglo-saxon pour des considérations économiques et commerciales. Ayant exercé plus de 30 ans dans plusieurs capitales anglophones et francophones, l'ancien diplomate Ahmed Faouzi pense que le moment est venu pour le Royaume de capitaliser sur ses rapports privilégiés avec le monde anglophone.

Ayant étudié et travaillé 10 ans à Paris, suivis d’une trentaine d’années à l’international en qualité de conseiller économique et chargé d’affaires à Londres puis comme ambassadeur du Maroc à Kuala Lumpur et à Brunei, et enfin en Côte d’Ivoire, Ahmed Faouzi a depuis longtemps fait son choix entre les modèle francophone et anglophone.

« Le modèle français en perte de vitesse dépassé par le monde anglo-saxon »

Sollicité par Médias24, l’ex-diplomate sait que ces deux mondes sont opposés et différents mais que la dimension économique et culturelle est bien plus affirmée à Londres qu’à Paris.

« Aujourd’hui, quand on contemple la France, on se rend compte que c’est un modèle en crise et en perte de vitesse. N’étant plus un modèle pour elle-même, comment pourrait-elle l’être pour un pays comme le Maroc ?

« En effet, la France suit une croissance qui lui est propre mais qui ne répond plus aux nécessités actuelles du monde contemporain car la communauté internationale bouge plus vite que la France.

« Basée en grande partie sur les pays francophones, la Francophonie est devenue au fil du temps un concept bien plus axé sur la littérature que sur le développement.

« La Grande-Bretagne, un proche et ancien voisin depuis 1773 »

« La récente reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara m’a davantage convaincu qu’il était temps pour le Maroc de se tourner vers le monde anglo-saxon, sans renier nos liens avec le monde francophone.

« Surtout que la Grande-Bretagne qui a été notre premier partenaire commercial avant 1912 était aussi un très proche voisin depuis 1773 à Gibraltar alors que la France est géographiquement un peu plus éloignée de notre territoire.

« De plus, n’ayant pas été colonisés par l’Empire britannique, nos concitoyens n’ont pas de pesanteur ni de rancune contre les Britanniques qui apprécient beaucoup le Maroc.

« Si la relation commune remonte à très loin, c’est parce que les Anglais ont sollicité plusieurs fois (en vain) l’aide militaire du Maroc contre la concurrence maritime de l’Espagne, son ennemi héréditaire », explique Faouzi en rappelant que la couronne britannique a toujours essayé de minorer l’influence ibérique en Europe et dans le monde.

« Le Maroc doit développer son insularité avec les puissances maritimes anglaise et américaine »

« Pour l’historien Abdellah Laroui, le Maroc est un pays insulaire entouré de l’Atlantique et de la méditerranée et dont la population a une mentalité d’insulaire ouverte sur les autres et sur les découvertes dont il convient de tirer les conclusions.

« En d’autres termes, le Maroc doit développer ses atouts maritimes avec les puissances navales comme les USA ou la GB en opposition avec des puissances terrestres comme l’Allemagne ou la Russie par exemple.

« En effet, sachant que notre planète est constituée à 75 % de mers, le Maroc a l’obligation d’aller vers les anglo-saxons qui dominent les océans au lieu de continuer à suivre l’espace francophone dont l’influence ne cesse de se réduire », recommande l’ancien diplomate qui s’exprime évidemment à titre personnel.

« Le modèle Rwandais francophone devenu anglophone n’est pas transposable au Maroc »

À la question de savoir si le Maroc devait suivre l’exemple du Rwanda, passé en moins de 20 ans d’un modèle francophone à un modèle totalement anglophone, Faouzi avance que le Royaume n’a pas du tout la même histoire et n’a heureusement pas subi le sort de ce pays.

« Contrairement à ce pays africain, le Maroc ne part pas de rien car il est déjà très connu dans le monde entier pour son artisanat, sa culture, ses grands voyageurs, sa gastronomie et au final, il convient juste de développer la visibilité de son patrimoine vers le monde anglo-saxon.

« En effet, le Rwanda parti d’une catastrophe humanitaire pour aboutir au résultat d’aujourd’hui n’a rien à voir avec le Maroc, pays millénaire avec ses traditions propres à lui.

« Surtout pas de rupture brutale avec le butin de guerre qu’est la francophonie »

« Partant du fait que notre pays a toujours fonctionné par compromis et par petits pas, il n’est absolument pas question de rompre brutalement ou d’abandonner la Francophonie subitement. Il faut procéder par étapes et sauvegarder autant que faire se peut nos relations séculaires avec le monde francophone.

« Ainsi à l’indépendance, le Maroc n’a jamais coupé brutalement les ponts avec son passé et de nombreux Français ont pu y rester jusqu’à la marocanisation des terres en 1973 par exemple, alors qu’en Algérie, ils avaient le choix entre la valise ou le cercueil.

« Sur le plan économique, les Marocains ont pu acquérir un savoir-faire auprès d’industriels français à qui ils ont ensuite racheté leurs sociétés dont certaines sont devenues aujourd’hui de grandes entreprises cotées en bourse.

« Il convient donc de procéder progressivement et prendre des initiatives comme avec le développement de plusieurs écoles américaines ou anglaises sur tout le territoire national tout en préservant la culture française partie intégrante de notre histoire, le fameux butin de guerre mis en avant par l’écrivain algérien Kateb Yacine.

« Le train linguistique est en marche »

« Cela ne doit pas nous empêcher de faire face à la réalité et de reconnaître que la plupart des grands chercheurs marocains (Moncef Slaoui par exemple…) travaillent dans des pays anglo-saxons en utilisant la langue de Shakespeare.

« Il faut donc introduire et renforcer l’utilisation de l’anglais en fonction des besoins de notre population qui est plus que consciente de l’importance de la langue anglaise pour l’avenir professionnel de leur progéniture.

« L’acquisition de la langue anglaise ne remettra pas en cause la légitimité du Maroc »

« Si le Maroc est devenu au niveau international l’ami de tout le monde et l’ennemi de personne, c’est tout simplement parce qu’il n’a pas de problème de légitimité comme d’autres pays de la région.

« Ainsi, le récent rapprochement du Maroc avec Israël montre qu’il peut continuer à défendre la cause palestinienne tout en développant des relations économiques avec un pays qui respecte ses institutions.

« Certains pays qui se disaient “révolutionnaires », comme l’Algérie, qui se positionnaient dans le passé comme le futur Japon de l’Afrique du Nord, paient chèrement cet extrémisme politique et économique qui leur vaut aujourd’hui des pénuries d’eau ou même d’oxygène dans leurs hôpitaux.

« A contrario, le Maroc a commencé dès l’indépendance à développer ce qu’il était en mesure de maîtriser à savoir son agriculture, le tourisme et l’artisanat. D’ailleurs, notre voisin se moquait à l’époque du fait que le Maroc ait été le premier pays au monde à créer un ministère de l’artisanat alors que lui privilégiait l’industrie lourde.

« L’avenir qui passera par le monde anglo-saxon se prépare aujourd’hui »

« Aujourd’hui, il faut s’adapter en utilisant la langue anglaise dont l’apprentissage doit commencer à l’école. Dans certaines entreprises comme lors des réunions au Casa Finances City, la langue désormais utilisée est l’anglais.

« En effet, il n’est plus possible d’initier des contacts en particulier à l’international avec la langue française car même le prestigieux CNRS publie une partie de ses articles de recherche scientifique en anglais.

« La reconnaissance US du Sahara marocain et le Brexit, une fenêtre de tir historique »

« S’il ne s’agit pas de renier la langue française dans un pays aussi bien arabophone que berbérophone, la dimension anglophone doit aujourd’hui prendre le pas en particulier depuis la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara et la sortie de la GB de l’UE.

« Avec tous les outils pour accorder nos violons avec le monde anglo-saxon sur le plan politique et économique, il faut être aveugle pour ne pas comprendre que le Maroc fait face à une fenêtre de tir historique », avance le diplomate qui se dit aussi bien francophile qu’anglophile.

« L’anglais permettra d’être plus réactif aux nouveautés et donc au progrès »

Interrogé sur l’apport concret de cette opportunité conjoncturelle au royaume, l’ancien ambassadeur déclare que le Maroc pourra bénéficier des dernières nouveautés technologiques en temps réel.

« Aujourd’hui, quand un livre sur un sujet particulier et plus particulièrement technologique est publié aux États-Unis, il faut attendre deux à trois ans avant qu’il ne soit traduit de l’anglais au français. Avec des citoyens anglophones, le Maroc sera dans l’instant T et dans la réactivité immédiate.

« Un Maroc anglophone permettra d’investir certains marchés interdits »

« De plus, la banalisation de l’utilisation de la langue anglaise nous permettra d’investir plus facilement certains marchés étrangers et ne plus être regardée comme chasse-gardée de la France alors que ce n’est pas le cas du tout.

« En effet, ce n’est pas parce que nous avons eu quelques décennies de protectorat que nous serions la chasse-gardée de la France.

« Une tête de pont diplomatique pour les pays asiatiques qui n’ont pas d’ambassade en Afrique »

« Sachant que plusieurs pays asiatiques anglophones comme Singapour ou la Thaïlande ne sont pas présents en Afrique et qu’ils n’ont pas d’ambassade dans tous les pays africains, le Maroc où ils sont représentés au niveau diplomatique peut justement être une tête de pont entre eux et le reste de notre continent.

« Ne connaissant pas le continent africain et ses potentialités économiques, ces pays asiatiques ont tout à gagner de l’expérience africaine du Maroc qui dispose de bons réseaux aussi bien en Afrique qu’en  Asie.

« Un carnet d’adresses qui vaut de l’or pour le Maroc »

« La grande différence avec nos éventuels concurrents égyptiens ou d’Afrique du Sud est que nous avons investi depuis des années le marché financier africain et possédons donc la connaissance financière et économique indispensable à tous les nouveaux investisseurs étrangers.

«Grâce à l’installation des 3 grandes banques BCP, BMCE et AttijariWafa bank et le développement de la RAM qui est devenue un hub international pour de nombreux africains, le Maroc a acquis une connaissance fine de chaque pays à savoir les secteurs où investir et les réseaux qui seront très utile aux éventuels investisseurs anglo-saxons ou asiatiques », affirme notre interlocuteur pour qui le Maroc a un carnet d’adresses africain qui vaut de l’or.

« La France et l’Espagne n’auront d’autres choix que de s’asseoir à la table du Maroc »

A la question de savoir si les anciens réseaux de la Françafrique laisseront le Maroc essayer de prendre leur place, le diplomate propose d’établir des partenariats marocains avec la France qui est incapable de se mesurer seule aux Chinois et aux Etats-Unis. C’est unis qu’on peut développer un partenariat mutuellement bénéfique.

« Les temps ont changé, la France ne peut plus aller investir en Afrique sans l’aide de partenaires solides comme le Maroc d’autant plus que le développement des provinces du sud à l’image du port de Dakhla et des routes sécurisées vers la Mauritanie sont une formidable porte d’entrée vers les marchés africains.

« En effet, le développement des grandes infrastructures marocaines de transport terrestre et maritime ne manquera pas de renforcer le partenariat solide aussi bien avec la France qu’avec l’Espagne qui sera bien avisée de s’associer au Maroc.

« Sortir du modèle bureaucratique francophone et privilégier l’efficacité anglo-saxonne »

« Entre notre proximité géographique, la connaissance de ces marchés et l’existence d’alliés africains et d’une communauté marocaine sur place, le Maroc a des atouts stratégiques à faire jouer.

« Dans le cas contraire, tout le monde sera perdant face au rouleau compresseur chinois qui a commencé à s’intéresser à l’Afrique et y a créé des réseaux depuis plusieurs années déjà.

« Pour cela, il faut sortir du schéma francophone devenu trop bureaucratique pour que le Maroc se positionne en hub d’affaires international et continue à creuser l’écart avec ses voisins » conclut Faouzi en ajoutant que la fin prochaine de la pandémie sera l’occasion pour nous pour procéder à ce saut qualificatif..

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