Programme scientifique pour le patrimoine judéo-marocain : le point avec David Goeury

La première étape d’un programme scientifique pluriannuel sur le patrimoine judéo-marocain des régions atlassiques et sahariennes du Maroc a été lancée. David Goeury, géographe au sein du laboratoire "Médiations, sciences des lieux, sciences des liens", de Sorbonne Université, revient sur cette fouille inédite et sur les ambitions du programme. 

Programme scientifique pour le patrimoine judéo-marocain : le point avec David Goeury

Le 2 décembre 2021 à 11h18

Modifié 2 décembre 2021 à 16h24

La première étape d’un programme scientifique pluriannuel sur le patrimoine judéo-marocain des régions atlassiques et sahariennes du Maroc a été lancée. David Goeury, géographe au sein du laboratoire "Médiations, sciences des lieux, sciences des liens", de Sorbonne Université, revient sur cette fouille inédite et sur les ambitions du programme. 

Médias24 : Une fouille archéologique commune maroco-israélienne vient de se dérouler dans la synagogue d’Aguerd. Pourquoi avoir choisi ce lieu plutôt qu’un autre ?

David Goeury : Lors des étapes de reconnaissance préalables au projet, les archéologues de l’université Ben Gourion du Néguev et ceux de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine (INSAP), au Maroc, ont constaté que dans la synagogue d’Aguerd, des effondrements et des pillages avaient mis au jour un certain nombre de documents qui étaient dispersés à même le sol.

Ces documents étaient exposés à des risques de dégradation croissants depuis plusieurs années. Il a donc été décidé de mener une fouille archéologique d’urgence sur ce site, et de l’effectuer dans les délais les plus courts une fois l’autorisation délivrée par la direction du patrimoine.

–  Que représente le matériel archéologique collecté ?

– Les documents dispersés sur le sol de la synagogue faisaient partie de la bibliothèque de la synagogue. Ils comprenaient à la fois des documents imprimés, dont des pages d’ouvrages religieux souvent bien connus des historiens, mais aussi des documents manuscrits.

Ces derniers sont particulièrement intéressants car ils ne traitent pas uniquement de questions religieuses. Ils peuvent consigner des transactions commerciales ou des moments de la vie des individus de la communauté judéo-marocaine. Ils renseignent sur un quotidien parfois méconnu, surtout pour de petites communautés judéo-marocaines sahariennes comme celle d’Aguerd.

–  Que vont devenir ces documents ?

– L’ensemble des documents collectés a été mis en dépôt dans le centre culturel de Aït Melloul, sous l’autorité de la direction régionale du patrimoine de la région Souss-Massa. Ils vont désormais intégrer un protocole de préservation et d’étude.

Il y a deux catégories de documents : la première est relative aux documents issus d’ouvrages imprimés qui permettent de comprendre l’ampleur que pouvait avoir une petite bibliothèque d’une synagogue saharienne. Ce sont plusieurs milliers de fragments qui doivent être classés et regroupés afin d’identifier les ouvrages dont ils sont issus.

La seconde catégorie est composée de manuscrits qui doivent être nettoyés et débarrassés des poussières et de la terre qui y est collée, pour pouvoir ensuite les préserver sur le long terme. Les manuscrits vont être digitalisés et archivés pour permettre un très long travail d’étude.

Ces manuscrits ont été rédigés dans plusieurs langues : hébreu, arabe et judéo-marocain. Un même manuscrit peut parfois avoir des recto et des verso dans deux langues différentes. Lorsqu’ils ne sont pas complets, il faut procéder à une analyse très fine pour retrouver les différents fragments.

–  Quelle est la prochaine étape ?

– Une seconde mission dédiée à ces documents est programmée début février 2022. Cependant, plusieurs mois, voire plusieurs années de travail fourni par différents collègues seront nécessaires pour analyser l’ensemble des éléments. Une petite équipe comme la nôtre est insuffisante pour pouvoir explorer tout l’intérêt de ces manuscrits.

Enfin, des protocoles particuliers pour la gestion des textes religieux et des textes profanes seront décidés avec la communauté juive d’Agadir. Un rituel religieux spécifique accompagne la fermeture d’une synagogue ; il faut donc rétablir ce rituel pour les textes religieux.

Quant au devenir des autres textes, il faut une concertation des parties prenantes avec la communauté juive d’Agadir. Vont-ils intégrer un musée ? Doivent-ils être versés au moins en format numérique aux archives nationales du Maroc ? Faut-il créer un espace dédié qui sera également utilisé dans le cadre du programme de recherche ? Ce sont des questions très ouvertes qui nécessitent des protocoles particuliers.

– À quelle époque remontent les fragments de manuscrits dispersés qui ont été retrouvés ?

– Pour l’instant, les premiers documents identifiés sont assez récents et remontent principalement au XIXe siècle, mais l’analyse détaillée n’a pas commencé. La communauté juive d’Aguerd s’inscrit dans une histoire multiséculaire, et les analyses à venir permettront d’obtenir des éléments chronologiques plus précis.

La communauté judéo-marocaine a joué un rôle déterminant dans le grand commerce saharien.

Il ne faut pas oublier la présence multimillénaire des communautés juives dans les régions sahariennes. Cette présence multimillénaire est d’ailleurs marquée par l’existence de royaumes juifs marocains jusqu’à la mise en place des dynasties musulmanes. Les Almoravides auraient mis fin aux dernières entités politiques juives marocaines. Cette histoire doit encore être documentée.

La communauté judéo-marocaine a joué un rôle déterminant dans le grand commerce saharien, mais aussi dans l’articulation entre le commerce planétaire et le commerce saharien. Des archives citent de grands commerçants des communautés juives de Sijilmassa qui ont commercé jusqu’en Inde actuelle aux XIe et XIIe siècles. Plus nous nous rapprochons dans le temps, plus nous avons d’archives et de récits qui nous parviennent concernant des grandes figures de commerçants, mais aussi des leaders religieux dans la région Souss-Massa.

Parallèlement, les grandes familles caïdales musulmanes ont pour habitude d’entretenir des relations privilégiées avec les communautés juives, comme le caïd de Tamanart, dont le pouvoir s’accroît tout au long du XVIe siècle, pour jouer un rôle important jusqu’au début de XXe siècle.

Dans le cas de Tamanart, sa communauté a été décrite comme relativement importante à la fin du XIXe siècle. Cependant, lors des premiers recensements menés par les autorités coloniales, on constate une très forte diminution de la taille de cette communauté. Les derniers membres auraient peut-être quitté la zone dans les années 1930 ou 1940. Il semblerait qu’il y ait eu une phase longue de plusieurs décennies de non-usage de la synagogue avant que surgissent l’effondrement et les pillages.

– Quelle suite est réservée à cette coopération maroco-israélienne ? Quel en est l’objectif ?

– L’idée est d’avoir un grand programme de recherche pluriannuel qui analyse des lieux des communautés judéo-marocaines, surtout sahariennes et atlasiques. Aujourd’hui, ces espaces sont considérés comme des espaces de marge alors qu’ils étaient centraux jusqu’aux XVIIIe et XIXe siècles.

Le programme vise à documenter les vestiges architecturaux et archéologiques, en parallèle d’enquêtes anthropologiques, historiques et géographiques. C’est une recherche multi-située parce que ces communautés judéo-marocaines sahariennes sont articulées à des routes commerciales et fonctionnaient donc en réseaux économiques, mais aussi religieux.

L’équipe actuelle de chercheurs est composée de spécialistes qui ont déjà documenté certains lieux.

Saghir Mabrouk a travaillé sur le site de Figuig et travaille actuellement sur Tamdoult et Akka, dans la province de Tata, où il y avait une communauté juive particulièrement importante.

L’anthropologue Orit Ouaknine a déjà travaillé sur Oufrane, dans l’Anti-Atlas, dans la province de Guelmim.

Omar Boum, anthropologue rattaché à l’université UCLA en Californie, a lui aussi travaillé sur Akka et travaille actuellement sur Debdou, dans la province de Taourirt.

Salima Naji, quant à elle, a travaillé sur le site d’Illigh dans la province de Tiznit.

La particularité de ce programme, c’est aussi de réfléchir à une méthodologie et à un protocole d’intervention où sont associés un travail de documentation archéologique et un travail de restauration du patrimoine.

Le projet de recherche académique accompagne ainsi un travail patrimonial avec la mobilisation de l’ensemble des parties prenantes et des interventions régulières auprès des communautés habitantes. Nous nous appuyons sur l’expérience de Salima Naji, qui a déjà mené ce type de projet à plusieurs reprises sur des architectures collectives historiques, comme des ksar ou des igudars.

– En quoi consiste le protocole de mobilisation des parties prenantes ?

– Nous souhaitons mettre en place un protocole de sciences ouvertes. Le travail archéologique peut être mal compris par les populations locales, avec des représentations de l’archéologie et de l’archéologue qui sont parfois très loin de la réalité.

Les gens ne voient pas forcément l’intérêt de l’archéologue à connecter un ensemble de micro-objets et de micro-indices pour donner à comprendre un passé complexe. Cette incompréhension est parfois accrue dans le cas d’un patrimoine aussi sensible que le patrimoine judéo-marocain, surtout dans des lieux religieux comme la synagogue.

L’archéologie doit être expliquée à des publics très différents. Vous avez un protocole qui est souvent mis en place par les collègues de l’INSAP, qui mobilisent des jeunes diplômés issus des villages où se déroulent les fouilles, afin de les faire participer à ces travaux. Cela permet de les sensibiliser à l’archéologie et d’en faire des médiateurs vis-à-vis de la communauté.

Parallèlement, nous avons énormément échangé en amont du projet avec des représentants de la communauté juive d’Agadir sur la nature du projet et le cadre à respecter. C’est pour cela que, dès que nous avons mené la première intervention, nous avons fait une présentation à l’ensemble de la communauté réunie dans la synagogue d’Agadir, pour qu’il y ait une certaine transparence sur les opérations scientifiques menées.

Actuellement, il y a une très forte demande afin que tout ce travail aboutisse à la mise en valeur de ce patrimoine et à la création de circuits touristiques. Ce travail s’inscrit dès lors en complémentarité des nombreuses actions menées à ce jour pour valoriser le patrimoine judéo-marocain urbain, comme à Essaouira, Fès, Marrakech ou Tanger.

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