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Avec Noureddine Amir, voyage au bout de la matière

Robes, sculptures, robes-sculptures, œuvres architecturales… les créations de Noureddine Amir échappent aux cadres, aux conventions stylistiques. Il paraît difficile de réduire son travail à un unique concept. L’artiste retrace pour Médias24 son dialogue avec la matière, et le cheminement qui conduit à lui donner forme.

Avec Noureddine Amir, voyage au bout de la matière

Le 6 avril 2022 à 10h00

Modifié 29 avril 2022 à 13h50

Robes, sculptures, robes-sculptures, œuvres architecturales… les créations de Noureddine Amir échappent aux cadres, aux conventions stylistiques. Il paraît difficile de réduire son travail à un unique concept. L’artiste retrace pour Médias24 son dialogue avec la matière, et le cheminement qui conduit à lui donner forme.

Le verdoyant, le champêtre, le bucolique semblent à l’opposé de l’univers de création de Noureddine Amir. La nature est pourtant sa principale source d’inspiration. Ce n’est pas paradoxal. C’est dans son aspect le moins évident, le moins lisse, que la nature trouve grâce aux yeux du styliste-sculpteur.

« J’aime la pierre, les plantes telles que les cactus, la nature de façon générale. Mais pas la nature dans son côté agréable. Je n’aime pas tout ce qui est vert. Je n’aurais jamais pu vivre dans le Nord par exemple. C’est plein de verdure. C’est joli, c’est beau, mais ce paysage ne me parle pas. J’aime les choses brutes. Ce qui me touche, c’est la nature rocheuse, sèche, avec des formes et des traces du passé », tranche l’artiste qui vit et travaille à Marrakech depuis plus de vingt ans, après avoir séjourné à New York.

Et c’est ce même goût pour le minéral et le rugueux qui l’a conduit à collaborer à un projet d’artisanat, dans la région Souss-Massa. « On est trois artistes à travailler sur ce projet. On a fait un repérage à deux reprises. Ce paysage extraordinaire du Sud, la pierre, la montagne, m’inspirent. Parfois on a l’impression d’être sur Mars. Il n’y a pas de vert. Tout est fait de pierres, de roches, des choses extraordinaires qui me parlent », dévoile Noureddine Amir. L’artiste avait intégré le saint des saints des fashion shows, en faisant défiler ses modèles lors de la Semaine de la haute couture automne-hiver 2018-2019 à Paris. Le Graal pour tout styliste.

NOUREDDINE AMIR – SHOW HAUTE COUTURE AUTUMN/WINTER 2018/19 IN PARIS

Le travail sur l’artisanat qu’entreprend actuellement le créateur s’intéresse au savoir-faire de la région du Souss : les bijoux, les tapis, la vannerie, le cuir, etc. L’idée est que chaque artiste, dont Noureddine Amir, choisisse les artisans avec lesquels il travaillera pour constituer une collection de quarante pièces d’artisanat d’art. Les créateurs céderont leurs droits, ensuite, à l’artisan. « Je pense qu’on va faire une exposition. Le projet vient de commencer. On n’est pas encore dans la phase de création. On vient de terminer le diagnostic sur la région. On n’a fait que des repérages pour l’instant », précise-t-il. « Quand je vous parle de cela, ce n’est pas pour parler du projet, mais pour évoquer justement cette question du paysage qui m’inspire et m’intéresse. »

Éloge de l’oisiveté

Depuis 2018, l’année de la consécration puisqu’il a été le premier Marocain à prendre part à la Fashion Week à Paris, après avoir exposé au musée Yves Saint Laurent à Marrakech, le styliste-sculpteur se fait rare dans les médias. Noureddine Amir a-t-il souhaité ralentir la cadence ? « Non, non, j’avais plein de projets qui ont été non pas annulés, mais juste reportés en raison du Covid », nous précise-t-il.

Si sur le plan humain et sanitaire l’impact de la pandémie a été horrible selon le styliste, cette période a été pour lui l’occasion de se retrouver. « J’en avais besoin », nous confie-t-il. Car si Noureddine Amir crée des robes-sculptures, il gagne sa vie grâce aux vêtements ‘mettables’. En temps normal, le styliste reçoit « des commandes spécifiques de sa clientèle. C’est fatigant de travailler comme cela. C’est une chose de réaliser une sculpture et de penser ‘c’est ce que je veux et aime’ ; c’en est une autre de faire des vêtements pour gagner sa vie ».

Il évoque avec bonhomie, à titre d’exemple, les petits désaccords qui peuvent survenir parfois avec un client sur la longueur d’une manche. Il s’en agace autant qu’il s’en amuse quand il l’évoque. « Et puis, j’ai un atelier avec des artisans. Donc, je ne peux pas me dire : ‘Aujourd’hui, je vais dormir, je ne vais rien faire’. Ils sont là, il faut leur donner du travail. Donc, la période du Covid m’a permis de me retrouver. Je pouvais réfléchir, lire, voir des choses, prendre mon temps, changer de rythme de travail. Il est nécessaire de ne pas être tout le temps dans l’obligation de faire ceci ou cela. Pour la tête, ce n’est pas bon. Et ce n’est pas ce que je recherche ou ce qui m’intéresse dans ce que je fais. » L’éloge de l’oisiveté par Noureddine Amir est pour le moins séduisant. (lire aussi : Le Marrakech intimiste de Noureddine Amir).

Yves Saint Laurent, « le maître »

Après cette parenthèse, le créateur n’a pas tardé à remettre l’ouvrage sur le métier. « Je suis en train de travailler sur une exposition au palais de Cadaval à Évora au Portugal. Ils vont faire une exposition avec mon travail et celui d’Yves Saint Laurent. » Le palais est la propriété de la duchesse Diane de Cadaval, épouse du prince Charles-Philippe d’Orléans, duc d’Anjou. En 2015, la duchesse de Cadaval avait présenté l’exposition « Unforgettable Wedding Gowns » (Robes de mariée inoubliables, en français) au sein de l’église privée du palais éponyme. Cette exposition avait été conçue par une des grandes signatures de la haute couture, Hubert de Givenchy, qui avait imaginé cette exposition exclusivement pour la ville d’Évora. Elle portait sur des robes de mariée haute couture signées Balenciaga, Carolina Herrera, Dior, Yves Saint Laurent, Philippe Venet et Givenchy. Un événement unique en son genre.

L’exposition, qui accueille cette fois-ci les créations de Noureddine Amir et d’Yves Saint Laurent, est la suite logique du parcours remarquable du styliste marocain.

« L’idée de ce projet est née à la suite de mon exposition dans la Maison de couture d’YSL qui est devenue un musée. A Paris, Pierre Bergé m’avait dit que j’allais être le premier à exposer dans le musée YSL. Et c’est à travers ce biais que cette exposition a vu le jour. On devait la faire en 2020 et on a reporté. Et là, on y est », nous révèle-t-il. Pierre Bergé avait déclaré, à l’occasion de l’exposition Les robes sculptures de Noureddine Amir organisée en 2016 à Paris, au sein de la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent : « On pourrait donc s’étonner du choix que j’ai fait aujourd’hui d’exposer le travail de Noureddine Amir. Si j’emploie le mot travail au lieu de vêtements, c’est bien parce que Noureddine est un artiste et qu’il se sert du vêtement pour créer son œuvre. Comme d’autres font ce qu’on appelle des installations, il montre, lui, des robes-sculptures réalisées à partir de matériaux bruts. »

Ainsi, l’immense figure de la haute couture française, Yves Saint Laurent, a d’une manière ou d’une autre toujours accompagné le parcours de Noureddine Amir. Pour le créateur marocain, le génie français de la mode « est un maître. Il a su capter les choses. Capter le Maroc aussi, ses paysages, ses couleurs. Cette période riche de toutes les inspirations d’YSL au Maroc ».

Métaphysique de la matière

Au palais de Cadaval, Noureddine Amir exposera de nouvelles pièces. Même s’il ne déroge pas à sa ligne, à sa ‘patte’, il nous confie apporter de nouvelles choses, des sensations et des inspirations d’aujourd’hui.

« Ce ne sera pas un défilé de mode. C’est une exposition de vêtements sculpturaux et de matières », souligne-t-il. La matière, évidemment, encore et toujours. Car quand on connaît un tant soit peu l’œuvre de Noureddine Amir, on devine la force de son lien à la matière.

Pour ce nouveau projet, le créateur nous confie qu’il y aura de nouvelles matières, et en profite pour nous expliquer le processus de création auquel il a été fidèle depuis ses débuts. « Je ne travaille jamais sur la même matière. Je suis toujours à la recherche d’une nouvelle. Je manipule la matière avec mes doigts, jusqu’au moment où quelque chose en sort. Après, il y a des périodes où elle n’est pas encore mûre, donc il faut de la réflexion jusqu’au moment où l’on obtient ce qu’il faut avec. Des fois, la matière donne un truc, mais pas plus, et là je passe à autre chose. Toutes les matières ne sont pas intéressantes, tout de suite. Parfois, cela nécessite du temps, de la réflexion. On a besoin de la connaître et de prendre son temps. Il arrive que la matière soit belle, tu essaies de travailler un mois dessus, et ça ne donne rien du tout. Des fois, ça prend dès le début. Et il y a des matières qui prennent un ou deux ans pour en sortir des choses intéressantes. » Vertigineuse démarche.

C’est là peut-être que réside tout le talent du designer, diplômé de l’École supérieure des arts et techniques de la mode (ESMOD) en 1996. Ses premières années sont marquées par sa collaboration avec l’artiste iranienne Shirin Neshat, pour qui il crée de nombreux costumes (cinéma et théâtre). À partir de 2001, le styliste se consacre principalement aux défilés marocains, notamment celui de Casablanca, dédié au caftan, à l’occasion duquel il se distingue en présentant une collection exceptionnelle de haïks. Depuis 2003, le travail de l’artiste a été exposé, entre autres, au Musée de la mode à Anvers, au Musée des Beaux-arts de Lille en 2004, à l’Institut du monde arabe à Paris en 2015, à la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent à Paris en 2016, et au Musée Yves Saint Laurent à Marrakech au printemps 2018.

Entre brut et précieux

La matière (première) du créateur est multiple : raphia, jute, soie, laine, fil de coton, sabra, organza, etc.

Moulim El Aroussi, philosophe et critique d’art, dépeint une vision qui nous rapproche davantage du processus créateur du styliste : « Noureddine Amir travaille l’habit comme s’il travaillait la peau. Il prend la laine, le raphia ou la soie, les soumet à un traitement particulier. Ils subissent une transformation pour une adaptation ou réadaptation à la vie. Avant d’arriver au public, ils sont soumis à un processus d’initiation. Ils sont teints au henné, à la peau de grenade sèche ou à l’indigo. Ils sont parfois traités à la pierre d’alun. Or celui qui connaît ces matières, et leurs multiples fonctions traditionnelles, sait que beaucoup de femmes les utilisent pour tanner la peau des bêtes ou raffermir celle de leur propre corps. »

Noureddine Amir affirme ainsi qu’il travaille la matière « jusqu’à l’épuisement », et que c’est finalement elle qui le guide pour donner vie à la forme. Ainsi, il y a un mois et demi, le créateur travaillait essentiellement sur un mélange de cuir et de laine.  Et c’est seulement quand il estime avoir tout obtenu d’une matière qu’il en recherche une autre. C’est le fil conducteur de son travail depuis le début : une matière en appelle une autre.

« Un bout de quelque chose commence dans mes mains, je le manipule, puis je rajoute des choses, et ça prend forme. À partir de là, mon histoire avec cette matière, pour une expo, est terminée. Et quand je commence un nouveau projet, je recommence là où j’ai terminé. C’est là que se crée le lien entre l’ancienne matière et la nouvelle. Toujours. Tout mon travail est comme ça. Quand je commence une nouvelle collection, je reviens à la fin de la dernière collection. La fin est toujours le début de quelque chose. La fin d’une histoire est le début d’une autre. Mais ce n’est jamais la même matière », décrypte-t-il.

Quand on fait défiler les images des différentes collections de Noureddine Amir, aujourd’hui âgé de 55 ans, cette évolution de la matière est tangible, perceptible. « J’ai commencé avec le raphia, qui n’a rien à voir avec la mousseline de soie. Ce sont deux choses complètement différentes, mais il y a un lien entre le brut et le précieux, entre le précieux qui devient brut, et le brut qui devient précieux. » Le propos est clair. C’est surtout l’alchimie du passage de l’un vers l’autre qui reste, elle, un mystère insondable. Qu’importe. Seul Noureddine Amir en a le secret.

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