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Joshka Fischer

Ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier allemand de 1998 à 2005. Ancien dirigeant du Parti Vert allemand pendant près de 20 ans.

Egoïsme national versus responsabilité planétaire

Le 2 septembre 2021 à 12h48

Modifié 2 septembre 2021 à 13h37

BERLIN – La crise climatique engendrée par l’homme occupe l’actualité médiatique estivale. Plusieurs vagues de chaleur record ont eu lieu sur la côte ouest américaine et canadienne, des pluies torrentielles et inondations (avec de nombreuses pertes humaines) en Europe centrale et le long du fleuve chinois Yang Tsé, ainsi que des incendies en Grèce, en Turquie, dans le sud de l’Italie, en Afrique du Nord, et même en Sibérie.

S’ajoute à tout cela une mise en garde des climatologues ce mois-ci autour d’un possible ralentissement du Gulf Stream dans l’Atlantique – plus grande pompe à chaleur naturelle pour l’Europe occidentale.

Au cours de cet été d’événements météorologiques extrêmes, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (le GIEC) a également publié son sixième rapport d’évaluation (qui avait été reporté en raison de la pandémie de COVID-19). Dans un langage beaucoup plus explicite qu’auparavant, la plus grande équipe mondiale de climatologues affirme clairement que l’humanité – en particulier les pays développés et les grandes économies émergentes – est responsable du réchauffement climatique.

Le rapport soulève par ailleurs de sérieuses questions quant à notre capacité à atteindre l’objectif de limitation de l’augmentation des températures mondiales à 2°C (idéalement 1,5°C) au-dessus des niveaux préindustriels, fixé par l’accord climatique de Paris. Le GIEC estime qu’il est encore possible d’y parvenir, mais seulement si nous agissons de manière décisive et immédiate pour réduire très significativement nos émissions de gaz à effet de serre (en particulier de dioxyde de carbone).

Une refonte profonde de l’économie mondiale avant fin 2030

Malheureusement, les signaux de cette action décisive et immédiate se font rares. Rappelons d’ailleurs que les objectifs de Paris sont relativement minimes, et que leur accomplissement ne permettrait que de ralentir la crise climatique, pas d’y mettre un terme définitivement. Les pays signataires de l’accord de décembre 2015 l’ont rejoint de leur propre chef, et restent libres de fixer leur contribution nationale comme bon leur semble. Certains signataires espéraient peut-être secrètement que la crise climatique évoluerait plus lentement et moins intensément que ce que nous observons. Ils ont perdu leur pari, et la fenêtre d’action se rétrécit aujourd’hui.

Principal casse-tête de la crise climatique, notre fonctionnement repose sur les structures d’un système mondial lui-même basé sur l’égoïsme des États-nations. L’action conjointe de lutte contre une menace commune à l’humanité se trouve ainsi menée via les canaux anciens et étroits de la souveraineté. L’idée d’une responsabilité mondiale dans la préservation des fondements de notre survie à tous est étrangère à un tel système. La compréhension de cette déconnexion constituera le plus grand défi du XXIe siècle.

Un défi collectif qui appelle à la solidarité et à la coopération

Dans son évaluation des retombées qui s’annoncent, le GIEC sous-entend que nous devons transformer fondamentalement l’économie mondiale avant la fin de cette décennie. Si les obstacles technologiques et économiques apparaissent immenses, le défi politique est tout aussi considérable.

Plus la crise climatique se manifestera de manière visible dans la vie quotidienne des individus, plus le problème du manque de temps apparaîtra évident. Cette question interviendra de plus en plus dans la politique internationale, et nous contraindra à un réalignement loin de la géopolitique traditionnelle, en direction de l’exercice nouveau d’une responsabilité planétaire conjointe. Aucun État – quelle que soit sa puissance – ne pourra en effet dans son individualité résoudre ce problème. La tâche nécessitera solidarité et coopération de la part de l’ensemble de l’humanité.

Malheureusement, l’histoire de notre espèce démontre que la capacité à coopérer mondialement, sincèrement, et de manière inclusive, ne fait pas partie de nos points forts. Les chances de réussite face à une telle urgence nécessiteront que les grandes puissances se rassemblent pour faire preuve d’un leadership mondial, notamment les deux superpuissances du XXIe siècle que sont les États-Unis et la Chine, mais également l’Union européenne, l’Inde, et plusieurs autres pays.

L’actuelle rivalité entre les États-Unis et la Chine se manifeste principalement dans le domaine des technologies, un secteur particulièrement essentiel à la résolution de la crise climatique. L’idée d’une humanité partageant une responsabilité planétaire présuppose que les être humains jouissent de connaissances et de capacités de contrôle de la biosphère, ce qui exigera la présence de structures globales de collecte, de partage et d’exploitation de données – si possible en temps réel.

Seulement voilà, aucun signe d’avancée ne s’observe non plus dans cette direction. Au contraire, la rivalité entre grandes puissances est redevenue le facteur dominant dans la politique mondiale et les affaires internationales. L’égoïsme d’État continue de régner, et il n’est pas raisonnable d’imaginer deux puissances qui s’orientent vers la confrontation sur toutes les autres questions mettre en place des domaines de coopération face au changement climatique. Une telle tentative aboutirait probablement à une détérioration, plutôt qu’à un renforcement, de la confiance mutuelle nécessaire pour surmonter la crise climatique.

Bien entendu, l’Occident a commis de graves erreurs dans son comportement vis-à-vis de la Chine. En poursuivant ouvertement ses propres intérêts économiques, il a choisi d’ignorer les intérêts et intentions géopolitiques de la Chine. Nous ne devons cependant pas aggraver les erreurs du passé en en commettant de nouvelles. De la même manière que nous ne saurions renouer avec la politique obsolète et défaillante de l’Occident vis-à-vis de la Chine, nous devons inscrire la crise climatique au cœur stratégique de la politique internationale de notre siècle. À défaut, l’ensemble de l’humanité paiera le prix de nos échecs de leadership.

L’heure ne doit pas être à la poursuite des politiques traditionnelles de puissance. Les grandes puissances d’aujourd’hui doivent prendre des mesures pour évoluer vers une responsabilité planétaire. Et pour aboutir, ces mesures doivent être adoptées de concert.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2021

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