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Bertrand Badré

Ancien directeur général de la Banque mondiale

Benoit Mercereau

Directeur des opérations d’investissement d'Arvella Investments et contributeur d'ESG for Investors.

Investissement responsable et profitable

Le 4 avril 2022 à 13h37

Modifié 4 avril 2022 à 13h37

PARIS – Les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) sont aujourd’hui dans la bouche de tous les investisseurs. Les milliers de milliards de dollars d’investissements labellisés "ESG" n’ont pourtant pas beaucoup de conséquences sur le monde réel.

C’est particulièrement vrai pour ce qui concerne l’environnement (bien que le volet de la responsabilité sociale ne soit guère plus convaincant). Des coalitions d’investisseurs prêts au combat contre le changement climatique ont fait irruption sur scène, promettant d’allouer aux activités et industries « vertes » des capitaux considérables. Lors de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques de l’année dernière (COP26), les institutions financières privées ont promis de mobiliser 130 000 milliards de dollars –un chiffre supérieur au PIB mondial– pour les énergies propres. Et malgré cela, les perspectives climatiques ne font que s’aggraver. Le rapport publié le mois dernier par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) constitue « l’avertissement le plus sévère jamais lancé » quant à ce qui attend l’humanité sur une planète en réchauffement rapide.

Bienvenue dans le monde du greenwashing : alors que les propriétaires des entreprises se sont engagés à réduire leurs émissions de dioxyde carbone, ils n’en ont pas véritablement donné l’ordre à celles et ceux qui les dirigent. Pourtant, plutôt que de blâmer les investisseurs ou les entreprises, les défenseurs des critères ESG devraient réfléchir aux raisons de cet écart persistant entre les promesses et les actes. Pour le dire simplement, s’ils ne sont pas parvenus à persuader aux investisseurs et aux entreprises de passer à l’acte, c’est parce qu’ils ne parviennent pas à comprendre ce qui fait véritablement l’essence de l’entreprise.

Maximiser la responsabilité environnementale

Qu’on soit d’accord ou non, la plupart des investisseurs partagent tranquillement le point de vue de Milton Friedman : « La responsabilité sociale de l’entreprise, c’est d’augmenter ses bénéfices. » Les gestionnaires de fonds s’entendront reprocher par leurs clients des rendements trop faibles, et non trop élevés. La plupart des investisseurs aimeraient ajouter la bonne action à la performance, mais ils préfèrent tout de même que la main droite puisse affirmer qu’elle ignore ce que fait la main gauche – lorsqu’ils peuvent mettre à profit les exhortations à « sauver le monde » tout en continuant à maximiser leurs bénéfices avec la plus impitoyable efficacité.

Les défenseurs des critères ESG devraient comprendre la réalité des investisseurs plutôt que la combattre ou la transformer. Comme toute entreprise devra rendre compte à ses investisseurs si elle ne parvient pas à rapporter plus d’argent, c’est son point de vue que doivent adopter les partisans des critères ESG pour faire valoir leur cause. Dès lors que le respect des critères ESG augmente les bénéfices d’une société, il n’est presque rien qui puisse arrêter les investisseurs pour maximiser ce respect.

Pour que le point de vue de l’entreprise soit convaincant, il doit être réfléchi et réaliste. Selon une étude réalisée par Arabesque, 88% des « analyses concernant les performances de fonctionnement montrent que des pratiques solides de respect des critères ESG se soldent par une optimisation de la performance ». Mais si les critères ESG peuvent développer la valeur actionnariale, toutes les initiatives prises en leur nom n’augmenteront pas les bénéfices. Pour prendre un exemple, une augmentation de 10% des salaires bénéficiera aux employés et contribuera à l’attraction et à la fidélisation des talents, tandis qu’une multiplication par trois risque de mettre en péril la viabilité financière de la société.

Les investisseurs devraient donc identifier les critères ESG « matériels » dont l’influence est perceptible sur les résultats nets d’une société. Les critères ESG dont la matérialité financière n’est pas avérée peuvent être pertinents lorsque l’on considère l’effet global, mais, comme le fait remarquer George Serafeim de la Harvard Business School, « dépenser ses moyens pour la solution de questions non matérielles revient à faire de la philanthropie ».

L’identification de la matérialité des critères ESG n’est pas toujours une tâche facile. L’opérateur français de maisons de retraite Orpéa était extrêmement bien noté en matière de critères ESG ; mais au début de cette année, la valeur de son titre a chuté de 60%, à la suite d’allégations de maltraitance des patients âgés.

Rendement financier et impact sur le monde réel

Les investisseurs doivent aussi fixer les priorités parmi les différents éléments justifiant du respect des critères. Les notations ESG résultent de la moyenne pondérée d’une centaine d’indicateurs. Même si tous étaient matériels, il serait impossible à une entreprise de se fixer une centaine de nouveaux objectifs. Les investisseurs doivent plutôt se concentrer sur les initiatives ESG qui apporteront le plus de valeur au titre. Des plateformes collaboratives comme ESG for Investors mettent à disposition des outils gratuits avec lesquels il est possible d’appliquer une telle stratégie à plus de 2.000 types d’entreprises.

Les incitations financières obtiendront des réponses beaucoup plus fiables de la part des investisseurs et des entreprises que ne pourront jamais le faire les exhortations à sauver la planète. En se concentrant sur les actions ESG le plus à même d’augmenter la valeur actionnariale, nous pouvons créer un cercle vertueux entre rendement financier et impact sur le monde réel. Les recherches menées par ESG for Investors permettent de penser qu’en adoptant les meilleures pratiques dans seulement deux domaines clés –les émissions et la gestion des déchet –, on peut apporter en moyenne au titre d’une société un bonus de 22%.

Si toutes les sociétés réduisaient leurs émissions de CO2 dans les mêmes proportions que leurs homologues les plus avancées dans ce domaine, les émissions mondiales baisseraient de 65% et le prix des actions de ces sociétés augmenterait de 8% en moyenne. En outre, l’adoption des meilleures pratiques pour la gestion des déchets réduirait de 72% les résidus et se solderait pour les actionnaires par un gain de 5 % en moyenne.

Avec ces nouvelles données et ces nouveaux outils à disposition, les arguties entre partisans des critères ESG peuvent cesser et l’on peut reconnaître ces critères pour ce qu’ils sont : une formidable chance offerte aux entreprises. Les investisseur qui souhaitent gagner plus d’argent, doivent les adopter posément, en s’efforçant de bien cerner leur matérialité. Les militants doivent exiger des investisseurs qu’ils remplissent correctement leur tâche (traditionnelle), en identifiant les niveaux où la maximisation de la responsabilité environnementale maximisera aussi les bénéfices.

Une fois adoptés ces principes de base, nous pouvons commencer à y ajouter de la complexité. Il faudra de nouveaux débats concernant la mesure et le contrôle de l’impact, la précision des normes et des critères ainsi que l’adjonction au mixte des impacts matériels non financiers. Une approche pro-business déterminée pourrait libérer le potentiel des vieilles idées et leur donner –ainsi qu’à nous tous– des perspectives de long terme plus prometteuses.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

Bertrand Badré, ancien directeur général de la Banque mondial, est PDG et fondateur de Blue like an Orange Sustainable Capital et l’auteur de Money honnie : et si la finance sauvait le monde ? (Débats publics, 2016). Benoît Mercereau est directeur des opérations d’investissement d’Arvella Investments et contributeur d’ESG for Investors.

©Project Syndicate 1995–2022

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