Carl Manlan

Directeur d’exploitation de la Fondation Ecobank

L’impératif du capital humain pour l’Afrique

Le 7 juillet 2021 à 16h51

Modifié 8 juillet 2021 à 16h01

En 2014, l'étude "Le coût de la faim" de l'Union africaine a alerté les ministres africains des finances et de la planification à propos d’un vent contraire économique sous-estimé qui gagnait en force et menaçait de bloquer leurs plans de développement. Pourtant, alors même que la pandémie silencieuse de la faim et la pandémie actuelle de COVID-19 érodent le capital humain de l'Afrique, les décideurs et dirigeants politiques n'ont toujours pas placé la santé au centre de leurs plans de relance.

LOME – La malnutrition chronique et la Covid-19 présentent le même défi à différentes échelles. Le coronavirus a suspendu le modèle économique dominant et nous a rappelé que le capital dépend en fin de compte de la santé des travailleurs qui augmentent et mobilisent les ressources. De même, la faim sape la productivité en érodant le capital humain au fil du temps.

Dans les pays où la santé est reconnue comme un catalyseur de transformation économique, ces questions ne sont pas isolées au sein du ministère de la Santé. De l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest à la Covid-19, nous avons maintenant une compréhension claire de la manière dont les ressources nationales peuvent être mobilisées pour faire face aux urgences de santé publique. Aux Etats-Unis et dans d’autres économies avancées, le gouvernement a puisé dans la richesse du pays pour soutenir des politiques sociales à grande échelle comme les chèques de relance au bénéfice des ménages et les programmes de soutien des salaires. Mais les pays n’ont pas besoin d’être riches: au Togo, l’initiative du gouvernement Novissi a étendu son soutien aux travailleurs informels.

Le succès de tels programmes dépend en définitive de la mesure dans laquelle un gouvernement peut s’appuyer sur ses bases agricoles et industrielles. Plus un pays encourage l’innovation, plus son gouvernement aura d’options pour résoudre les problèmes sociaux, environnementaux et de santé publique.

Un modèle de développement axé sur la rente

Contrairement à Ebola, dont les origines rurales ont renforcé le levier du développement économique par l’urbanisation, la Covid-19 a frappé directement les villes densément peuplées d’Afrique, limitant notre capacité à générer les ressources essentielles à nos économies. Et parce que nous avons conservé un modèle de développement axé sur la rente, la fermeture des frontières a empêché les pays de déplacer des marchandises et de générer des revenus à partir des exportations de matières premières.

Pour récolter les plus grands dividendes économiques liés à la santé et aux autres investissements en capital humain, les politiques doivent être conçues avec des objectifs spécifiques et mesurables à l’esprit. Par exemple, l’Afrique, qui paie 14 milliards de dollars par an en produits pharmaceutiques importés, aurait mieux résisté à la pandémie si elle avait investi davantage dans la capacité de fabrication pharmaceutique locale.

Sortir de la dépendance des donateurs

De plus, la crise d’Ebola aurait déjà dû obliger les décideurs africains à considérer les soins de santé comme un pilier central de l’investissement dans les infrastructures. L’Afrique connait ce que McKinsey & Company appelle un « paradoxe des infrastructures »: « il y a des besoins et un financement disponible… mais pas assez de dépenses ». Alors que les gouvernements se concentrent sur des projets concrets, ils éprouvent des difficultés pour maintenir et mettre à niveau les infrastructures de santé nécessaires pour faire en sorte que les gens puissent mener à bien ces mêmes projets.

En fait, les infrastructures de capital humain de toutes sortes (y compris dans les domaines de la santé, l’éducation et les services sociaux) sont plus importantes que jamais. Les innovations durant la pandémie pour résoudre les problèmes temporaires (tels que les lave-mains à énergie solaire et les robots médicaux) ne seront pas suffisantes pour changer largement la distribution des politiques publiques dans ces domaines. Nous devons également inscrire cet esprit d’innovation dans les programmes politiques à long terme afin que tous les Africains, hommes et femmes, puissent développer et appliquer leurs compétences et leur créativité lorsque ces atouts sont les plus nécessaires.

Un tel investissement est essentiel, car c’est le capital humain qui fournira le coussin le plus solide en cas de crises futures, en particulier celles qui submergent les filets de sécurité sociale. Alors que les filets de sécurité assurent la résilience, c’est l’innovation qui stimule la prospérité et crée les ressources excédentaires nécessaires pour les temps difficiles. Nous ne pouvons pas attendre l’aide des autres quand nous n’avons même pas pris la peine de nous préparer aux crises que nous voyons venir depuis longtemps. Les Africains doivent utiliser la réponse à la pandémie pour commencer à innover et sortir de la dépendance des donateurs.

Le capital humain au cœur des stratégies de développement

Nous savons qu’il est possible de transformer le capital humain en prospérité, car la Chine l’a fait en l’espace de deux générations seulement. En 2021, l’Afrique compte 1.900 épidémiologistes mais en a besoin de 6.000, et moins de 5.000 intervenants de première ligne alors qu’elle en a besoin de 25.000. Pour un continent de 1,2 milliard d’habitants – en majorité des jeunes – l’offre de personnel qualifié et en bonne santé ne devrait pas être un problème. La démographie joue en notre faveur, et pourtant nous avons du mal à faire le lien en mettant le capital humain au cœur de nos stratégies de développement.

Après avoir appuyé sur « arrêt momentané » lors de la crise Ebola, les décideurs politiques africains, les dirigeants du secteur privé et les représentants de la société civile ont reçu un nouveau signal d’alarme avec la Covid-19. Les gouvernements doivent fournir une orientation stratégique afin que les entrepreneurs et les industries ne fonctionnent pas de manière isolée ou à des fins opposées. Ce n’est qu’avec une main-d’œuvre en bonne santé que les Africains peuvent tirer pleinement parti de la nouvelle Zone de libre-échange continentale africaine, dépassant l’arrangement inefficace de 54 cadres règlementaires fragmentés.

Avec une population de jeunes aussi importante, nous devons nous concentrer sur la promotion de la santé et l’expansion de l’emploi. Les jeunes africains sont férus de technologie, entreprenants et désireux de générer de la prospérité pour leurs communautés. Mais les dirigeants d’aujourd’hui doivent prendre des mesures pour maintenir la flamme de l’innovation allumée. En investissant dans leur population, ils peuvent dynamiser l’agriculture, l’industrie et les services africains. La richesse que cela génèrera permettra d’amortir le coup lorsque la prochaine crise arrivera.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont

© Project Syndicate 1995–2021

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